La dernière danse offensive de Deschamps
Depuis le début de la Coupe du Monde, mais encore plus après le succès clinquant 3-0 en seizièmes contre la Suède, l’équipe de France fait rêver, elle fait l’unanimité. Pour certains, c’est déjà l’une des meilleures équipes, voire la meilleure équipe de France de l’histoire. Quitte à ce que cette armada soit capable de nous ramener 70 ans en arrière.
Une ribambelle de mots pourrait convenir pour définir cette équipe de France : joueuse, audacieuse, fluidité, assurance. Mais le terme créativité semble le plus parlant. On a été habitué à un jeu rigide basé en partie sur un bloc bas attentiste, preuve vivante avec l’horrible Euro 2024. Aujourd’hui tout a changé, cette équipe nous fait penser à un certain « désordre créatif », d’une envie de rendre notre sport facile. Une fluidité attendue du public, rendue possible grâce au monstre à quatre têtes de cette équipe : Mbappé, Barcola, Olise, Dembélé. Ayant mis quelques matchs à se composer, ce quatuor a réussi à se compléter et à s’interchanger (comme Dembélé, monté en puissance avec son triplé contre la Norvège). Autre victime collatérale, le gardien suédois Filip Zetterström a dû essuyer vingt-cing tirs dont douze cadrés, qui venaient en partie de ces quatre-là. Chacun pourrait même prétendre à gagner (ou regagner) le Ballon d’or un jour.
Quel but de Kylian Mbappé ! ⚽️🔥
Lancé dans la surface, il élimine son défenseur avant d’aller marquer tout seul. Les Bleus ouvrent le score et mènent 1-0 !Suivez le match sur M6 et M6+ : https://t.co/A2JlsawZr6#CDM2026 #FIFAWorldCup #EquipeDeFrance #FRASUE pic.twitter.com/suzYqqW9sc
— M6 – Coupe du Monde de la FIFA 2026™ (@M6) June 30, 2026
Puis, il est certain qu’un sacré QI football s’ajoute à ce collectif. Le premier but français nous le prouve. Un corner joué rapidement et intelligemment à deux (Olise-Dembélé), ce qui a surpris Bergvall et Elanga, créant un déséquilibre au premier poteau pour Mbappé. Un mouvement préparé à de nombreuses reprises, qu’il s’agisse de Kylian ou Rabiot dans ces petits espaces. Il y a la tactique et la technique au sens pur, mais Deschamps veille à leur préparation mentale. À la 60ᵉ minute, alors que les Bleus menaient 2-0 sous 32 degrés dans le New Jersey, Olise perd un ballon face à Khalid Ayari, ce qui frustre le joueur du Bayern. Deschamps lui crie alors : « Allez Michael, t’arrête pas ! ». Didier est allergique aux relâchements qui avaient coûté cher à une autre dream team sur le papier, celle de l’Euro 2021.
Un collectif au service des individualités
Bien sûr, la tête d’affiche de ces Bleus reste le roi, le général en mission pour ramener une troisième étoile à la maison. Avec son doublé contre la Suède, il en est à six buts en quatre matchs et fonce vers le titre de co-meilleur buteur de l’histoire de la plus prestigieuse des compétitions. C’est aussi en partie cette obsession historique qui guide Mbappé, lui qui se sublime tous les quatre ans, car il a l’occasion de devenir le plus grand joueur français de l’histoire en cas de victoire. Soulagé des tâches ingrates qu’il avait déjà du mal à faire, il surnage, se trouve en plein état de grâce même. Pour beaucoup, Mbappé est « ultra dans le sens du jeu », toujours dans la conquête avec ou sans ballon.
Hier, après son but à la 74ᵉ, il traverse la surface pour féliciter Olise avant de l’adouber comme le maître à jouer. Le général ne dirige pas des soldats, il n’est même plus général, il tente simplement de mener son équipe au sommet avec lui. Adoubé hier par le Kyks, Michael Olise est un magicien qui impressionne la presse mondiale de Madrid à Londres en passant par New York. Double passeur décisif contre la Suède, il est désormais à cinq passes dans la compétition. Impressionnant pour celui qui a failli inscrire un ciseau démentiel lors de ce match. Il ne lui en manque plus que trois pour égaler le record du plus grand nombre de caviars dans l’histoire de la Coupe du monde. Repositionné en 10, Olise est le cœur battant du système asymétrique de Deschamps, se positionnant intelligemment dans les demi-espaces entre le milieu et la défense adverse.

Même du breakdance, Olise sait faire.
Une suprématie technique saluée avec ferveur par le sélectionneur après la rencontre : « Quand Michael touche le ballon, il se passe beaucoup de choses. Il est dans cette catégorie de joueur hors norme. » Constat partagé sur M6 par son compère d’attaque Bradley Barcola : « Il fait un peu tout sur le terrain […]. C’est un génie, moi je le vois comme un génie. » Et Ousmane, Ballon d’or ? Malgré un premier match pas simple contre le Sénégal, il a su trouver ses marques. Abnégation et talent lui collent à la peau. 11,2 kilomètres parcourus face aux Suédois, ce qui a permis de couvrir les montées de Koundé et maintenir l’équilibre défensif. Un joueur avec du génie dans les pieds et de la générosité dans la tête. Dribbleur et coureur, il sert enfin d’arme indispensable de Deschamps, lui qui n’avait jamais connu d’idylle tactique avec le maillot bleu.
Dans cette équipe de superstars, il faut aussi des joueurs capables de faire le sale boulot. Les grandes courses sans ballon de Barcola en sont un exemple, mais on peut aussi parler d’Adrien Rabiot, l’ancre de cette équipe. Contrôle du tempo, transition entre défense et attaque : il s’impose comme un élément moteur de ce collectif. Face aux Suédois, il a notamment compensé le positionnement haut de Digne en colmatant les brèches lorsqu’il se retrouvait aspiré par le jeu offensif. Loin de toutes les frasques tournant autour de lui, Rabiot incarne la sérénité et le rempart précieux d’une équipe qui joue avec le feu.
De la magie, mais aussi du combat
Pourtant, oui, dans cet océan de bonheur, n’oublions pas que nous sommes Français : alors, soyons exigeants et alertes. Contre la Suède, déjà, en début de match, il y a eu des signaux d’alerte sur le plan défensif, transpercé par le duo Isak-Gyökeres. Une protection difficile de la profondeur qui nous a mis en difficulté. Le « Deschamps ball » version 2026 est un bijou offensif, mais il peut connaître des complications sur le plan défensif. Même s’il faut souligner le travail de Saliba et Upamecano, parfois peu aidés par leurs latéraux. Puis, merci Maignan de s’être réveillé d’avoir sorti cet arrêt magnifique face à Gyökeres en seconde période.
Ces Bleus tiendront-ils aussi face aux conditions climatiques rudes ? 32 degrés contre la Suède, peut-être plus de 35 à Philadelphie contre le Paraguay… Les courses de repli permanentes, obligatoires dans ce système, seront-elles assurées constamment ? Se pose également la question de l’adversité affrontée. Une équipe d’Irak limitée, des coiffeurs norvégiens et une Suède qui n’aurait jamais dû être dans la compétition. Aucun cador sur notre chemin jusqu’ici, seulement des pièges, dont celui du Paraguay en 8es, tombeur des Allemands.
1958-2026 : retour du « football Champagne » français ?
On dit souvent que l’histoire se répète, et le scénario des Bleus durant ce Mondial ne va pas contredire l’expression. Cette compétition de 1958 nous évoque des souvenirs brumeux : le record de 13 buts en une compétition de Just Fontaine, la défaite légendaire 5-3 en demi-finale contre le Brésil de Pelé. Pourtant, en observant cette Équipe de France 2026, on réalise qu’il y a bien plus que de simples points communs entre nos héros d’aujourd’hui et ceux d’hier.
En observant cette insouciance offensive qui nous anime, c’est l’héritage d’Albert Batteux et de son « Football Champagne » qui réapparaît. Cette glorieuse époque où la France osait enfin tutoyer la gloire. Comme le disait Batteux :
« Le football est un jeu de mouvement. Si le joueur ne bouge pas, le jeu s’arrête. »
En regardant Olise et Mbappé, notamment, permuter sans cesse, on sent une filiation entre Didier Deschamps et son illustre prédécesseur. Olise et Mbappé, qui n’en sont pas à une ressemblance près, nous rappellent aussi le duo iconique Kopa-Fontaine. D’ailleurs, comme le rappelait Just Fontaine dans son autobiographie Reprise de volée : « Avec Raymond, on n’avait pas besoin de se parler, je savais où il allait mettre la balle avant même qu’il ne la lève. » Cette entente télépathique, on la retrouve aujourd’hui dans les passes lumineuses d’Olise.
En 1958, les hommes de Batteux avaient déjà croisé le fer avec le Paraguay pour une victoire 7-3 où le quatuor magique — Vincent, Piantoni, Fontaine et Kopa — avait chacun inscrit son nom au tableau d’affichage. On espère une réplique de ce scénario. Puis, il y a la ressemblance esthétique : le choix fort d’un jeu offensif fougueux. Fontaine disait à l’époque : « Nous étions conscients que notre défense était notre point faible. Alors, nous avons décidé de marquer un but de plus que l’adversaire, c’était notre seule stratégie. »

Ils auraient été très bons pour le défilé de Clairefontaine.
Certes, l’équipe de Deschamps, bien que parfois fébrile sur les côtés défensifs, semble moins suicidaire. Et enfin, le plaisir du jeu est le fil conducteur qui relie ces deux générations, ce « Football Champagne » qui suinte le sourire et la joie. Raymond Kopa le rappelait si bien : « Le football, c’est avant tout du plaisir, si vous enlevez le plaisir, vous enlevez l’âme du joueur. » Et du plaisir, on en prend ! Ah putain, quel pied. Maintenant, il ne reste plus qu’à cette équipe de 2026 d’aller au bout, pour offrir enfin à César ce qui aurait dû lui appartenir.
Au crépuscule de ce mandat qui aura marqué l’histoire du football français, Didier Deschamps nous offre une sortie de scène inattendue. Cette « dernière danse », loin d’être un simple baroud d’honneur nostalgique, ressemble à un testament. En libérant ses artistes, en acceptant une vulnérabilité assumée au nom de la beauté du geste, le sélectionneur semble vouloir léguer à la France un heritage footbalistique toujours plus impressionnant. La danse est entamée, le tempo est effréné, et nous ne voulons pas qu’elle s’arrête.

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