La force générationnelle de Pedro Porro

Published by Tom Molina - Hasta Siempre FC on

Assis en tailleur, poing levé, sourire jusqu’aux oreilles, Pedro Porro jubile. Il vient d’inscrire le but du break en demi-finale de Coupe du monde et sait qu’il vient de faire exulter descendance et ascendance. Retour sur ce gamin de la province de Badajoz, pour qui la famille est l’unique dopant.

Pedro Porro est un gamin de ces nombreuses régions oubliées d’Espagne. Il voit le jour en 1999 à Don Benito, ville de moins de 40.000 âmes dans l’Estrémadure, au Nord de l’Espagne. Terres agricoles, presque vierges de tout tourisme, elles abritent néanmoins comme partout en Espagne, de nombreux terrains de football. C’est ici que le petit Pedro, enfant agréable et drôle, passe l’essentiel de ses après-midis d’école, quitte à enfiler ses repas en quinze minutes et à courir chocolat en guise de rouge à lèvres. Son padre raconte dans Forjados (série de Marca revenant sur les origines de membres de cette Roja) qu’il n’a jamais parlé d’un autre métier que celui de footballeur professionnel. Ça tombe bien, ses éducateurs voient en lui un potentiel énorme.

Par chance, et par talent, Pedro fait partie de la sélection des moins de 15 ans régionale qui dispute un tournoi à Madrid. Un tournant de sa vie. Repéré par le Rayo Vallecano, grâce à sa vitesse et son envie débordante, il quitte sa ville natale et sa famille à tout juste quinze ans. Seul, il passe ses journées pendu à son téléphone à converser avec sa mère. Comme tout gamin, il a peur qu’on l’oublie et garde encore aujourd’hui la marque tenace de la mélancolie. Pourtant c’est bien à Vallecas qu’il développe son amour du jeu et cette « garra » populaire, malgré l’absence de son cher grand-père, trop loin pour lui filer 2 balles à chaque but. De toute façon, c’est dans ces années-la que ses entraîneurs décident de le repositionner plus bas sur l’aile droite.

Mais cette figure affective, su abuelo, ne se détache jamais vraiment (au diable la distance !) et continue de veiller sur lui, venir voir quand il le peut un jeune Pedro qui brille sur le terrain. Il n’y avait que lui pour acheter ses premières chaussures de futsal, ou sillonner toute la région pour l’emmener à ses matchs. « Parfois, j’emmenais la moitié de l’équipe. Il y avait même des enfants allongés sur le sol ou cachés dans le coffre », en souriait-il aujourd’hui à la FIFA. Néanmoins peu assidu en classe selon ses professeurs de l’époque, tant pis, Pedro cultive une autre forme de réflexion et questionne chaque entraînement, chaque exercice, plus par envie de comprendre que par rébellion.

L’Homme capital

C’est pourtant à des centaines de kilomètres de Madrid que Porro débute sa carrière professionnelle. La Catalogne et Gérone voient les premiers pas de ce joueur de 18 ans, qui selon ses coéquipiers de l’époque, se rend vite indispensable sur le terrain, par son charisme naturel et ses courses à répétition. Après une saison 2018-2019 flamboyante, il rejoint les rangs du géant du City Group, avec le rêve de briller sous le maillot bleu ciel des Citizens. Il n’y disputera pas la moindre minute. Envoyé en prêt dès son arrivée, il regagne bien vite son Espagne natale. Une saison discrète au Real Valladolid puis au Portugal où son nom, iconique en Espagne (porro signifiant joint de cannabis), commence à parvenir aux oreilles des connaisseurs. Transféré définitivement au Sporting Portugal, il y trouve en Rúben Amorim un entraîneur qui croit en lui et le
façonne, aux côtés d’un autre latéral d’exception, Nuno Mendes.

Ce but de Pedro, c’est le plus beau cadeau de ma vie. L’argent ne résout rien, mais le bonheur, oui.

Antonio Sauceda, grand-père de Pedro Porro

Le duo fait des ravages sur les couloirs lisboètes, et Porro s’impose comme l’un des grands artisans du renouveau du club, auréolé d’un trophée de champion, avant que Tottenham ne vienne le chercher en 2023 pour en faire l’un des cadres de son couloir droit. Sa famille elle aussi déménage à Londres, convaincue que le fiston va réussir. Et comme l’amour familial semble donner des ailes à l’espagnol, il en profite pour inscrire son nom dans la légende des Spurs en 2025, remportant le premier trophée européen de l’histoire des Londoniens.

La constellation Porro

Juin 2026, la génération Porro s’accroît de nouveau. Avant même son envol pour l’Amérique du Nord, Porro revient à Don Benito pour un double baptême. Celui de son fils tout juste né mais aussi celui du terrain de son enfance, rebaptisé en son honneur. Quatre générations se réunissent sur la même terre, ce qui galvanise le latéral droit. Débarqué sur le sol américain avec le statut de remplaçant, il profite du match moyen de Marcos Llorente contre le Cap-Vert pour lui piquer sa place lors du second. Il ne la quittera plus du tournoi pour former une doublette du tonnerre avec Marc Cucurella, laissant au Madrilène que ses yeux pour pleurer, s’ils n’ont pas été aveuglés par le soleil.

Son agressivité, ses dédoublements, son sens du placement et du collectif on fait de lui une pièce indéboulonnable du XI de la Fuente, digne successeur de Carvajal. Son grand-père Antonio, trop âgé pour se rendre sur les terres de l’oncle Sam, ne rate aucune minute de jeu de son petits-fils : « quand il a marqué, je me suis dit qu’il fallait que je me calme parce que j’ai subi une opération du cœur et que je ne peux pas supporter trop d’émotions fortes. Mais j’ai le sentiment que ce but m’a guéri. C’est le plus beau cadeau de ma vie. L’argent ne résout rien, mais le bonheur, oui ». Il sermonne que la prochaine fois que son petit fils lui rendra visite, ce sera avec la Coupe du monde en poche. Une pression qui n’en est pas une, tant Porro vit pour les siens. Il célèbre pour son fils, sourit pour sa mère et joue pour son grand-père.

Si du côté de Don Benito, les célébrations des habitants laissaient à penser que le Mondial était secondaire après avoir vu un des leurs scorer en demi-finale, le latéral de 26 ans reste lucide : il lui reste un dernier obstacle ce dimanche à surmonter pour ajouter une étoile de plus dans la constellation de la famille. Que les opérateurs espagnols se préparent : dimanche dans la nuit, le réseau téléphonique entre Extrémadure et New York pourrait bien avoir du boulot.


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