Thomas Tuchel et le fantôme de Gareth Southgate
Étranger en terres britanniques, Tuchel incarnait depuis un an la volonté de renouveau d’une équipe maudite, plombée par ses faillites mentales à répétition. Pourtant, force est de constater que malgré un premier match convaincant contre la Croatie, cette Angleterre a finalement traîné les mêmes peines jusqu’à subir la peur viscérale d’un entraîneur dépassé. Un châtiment que l’on pouvait prévoir de loin.
Un papier de Jérémy Cassarino et Mathieu Plasse.
Quand Anthony Gordon trompe Emiliano Martinez sur une erreur défensive, on a encore ce goût dans la gorge. Un goût amer, annonçant le mauvais présage d’une énième finale entre l’Espagne et l’Angleterre, portée par une dynamique semblant dépasser tout sens logique. Mais n’est pas vraiment fan de foot celui qui se dit que c’est terminé. Vu l’ingéniosité anglaise en matière d’auto-sabotage, on sait que rien n’est jamais acquis. Et un homme est responsable du naufrage collectif qui va suivre : Thomas Tuchel. Alors qu’une première finale depuis 1966 tend les bras à son équipe, les changements de la peur (re)commencent. Gordon sort à la 72ᵉ, remplacé par Konsa, puis Dan Burn (encore lui) rentre avec O’Reilly. Une seule intention : tenir. Les Anglais, à chaque minute qui passe, reculent toujours plus. Comme si les changements de Tuchel semaient le doute dans l’esprit de ses joueurs, là où il y avait possibilité d’enfoncer une Albiceleste qui n’était pas si menaçante en l’état.
Une proposition honteuse et hors de propos, quand on connaît le mental argentin et cette force de constamment revenir. L’Égypte et le Cap-Vert peuvent en témoigner. Comme d’habitude, l’Angleterre s’est contentée de trop peu, avec des statistiques affligeantes entre la 55ᵉ (but de Gordon) et la 85ᵉ minute (but d’Enzo Fernandez) : 12% du ballon touché, avec 9 touches dans le tiers offensif contre plus de 165 pour l’Argentine. Après l’égalisation, rien ne change. Tuchel, qui a peut-être usé toute son énergie contre le quatrième arbitre en première période, reste statique devant le poteau de Mac Allister, puis vient le crucifiement : 2-1, Lautaro, encore un centre divin de Leo, 90e. Amener Dan Burn pour sa capacité à tout prendre dans la boîte, face à une Pulga (on peut aussi rajouter Enzo ou Rodrigo de Paul) qui envoyait le ballon où il voulait, mais surtout très loin des zones que le colosse de Newcastle peut atteindre. Il faudra attendre la 95ᵉ pour voir deux offensifs rentrer — comme si le Titanic avait attendu de couler pour éviter l’iceberg.
Le plan Aztèque
Contre le Mexique, ce repli défensif fonctionnait parce que les Mexicains n’avaient qu’une seule idée en tête : centrer sur la tête de Raúl Jiménez. Il suffisait de dégager des ballons aériens, tâche parfaitement remplie par la tour de contrôle Dan Burn. Javier Aguirre, aussi appréciable que farceur avec les Britanniques, facilitera la tâche en sortant la sensation Julian Quinones, surtout dangereux en combinaisons. Ses changements, salués par nombre d’observateurs, se trouvaient tout aussi frileux (plus compréhensibles comme ils jouaient en inferiorité numérique) mais les faits de jeu avaient fini par tourner à son avantage. Après la partie, il aura préféré faire une Deschamps :
« Les quatre arbitres n’étaient pas assez bons. Étaient-ce bien trois personnes originaires d’Amérique du Sud à l’arbitrage vidéo pour un match comme celui-ci ? ».
Quatre semaines plus tôt, à Dallas, l’Angleterre menait 3-2 contre la Croatie et tenait à peine. Tuchel avait fait rentrer Saka et Rashford, qui combinent en contre à cinq minutes de la fin pour sceller la victoire. C’était bien la seule fois où le technicien allemand avait compris la teneur du match, avec un pressing intense face à un effectif croate vieillissant. Contre l’Argentine, avec Leandro Paredes remplacé et Nicolas Otamendi en difficulté à la place de Lisandro Martinez, d’immenses espaces s’offraient en transition à la vitesse anglaise. Surtout pour un Noni Madueke plus à l’aise dans ces configurations que des blocs resserrés. Tuchel choisit précisément l’inverse de ce qui avait fonctionné quatre semaines plus tôt. La seule différence avec Moscou 2018, quand l’Angleterre avait déjà perdu une demi-finale de Coupe du monde de cette manière, c’est que cette fois, elle a choisi elle-même sa propre destruction.
Une méthode qui ne faisait pas l’unanimité
Quand Bellingham s’en prend à Tuchel après une victoire arrachée contre la Norvège, il n’y a rien de gratuit. Cela symbolise un ras-le-bol contre un coach qui critique sans donner de solutions, après une prestation morose contre le Ghana (0-0) et des choix contestables tout le long de la compétition. Tuchel, qui n’a connu que les basses divisions allemandes en tant que joueur, se fait rappeler à l’ordre par son maître à jouer : « Ça veut peut-être dire qu’il ne sait pas ce que c’est de jouer dans ces conditions contre Erling Haaland, Ødegaard, Nusa, Sørloth. » L’ancien de Chelsea n’a d’ailleurs jamais caché son inimitié pour Jude — un an plus tôt, il évoquait déjà chez lui un « côté un peu repoussant par son attitude ». Deux mois plus tard, Bellingham n’était pas retenu pour deux matchs de qualification.
Interrogé en zone mixte sur ses choix contestés, Tuchel refuse d’endosser la moindre remise en question :« C’est la nature de ce jeu d’être critiqué. Personne ne sait ce qui se serait passé si j’avais pris des décisions différentes. » Une esquive presque parfaite — il accepte la critique sans jamais admettre l’erreur. Quand on lui demande s’il existe une malédiction anglaise dans les grands rendez-vous, il balaie l’idée d’un revers de main : « Je ne crois pas à une sorte de malédiction anglaise. Simplement l’histoire se répète par moments. » Sauf qu’il finit, presque malgré lui, par se contredire. Sur les raisons de la défaite, il lâche enfin l’aveu qui vaut tous les autres : « On a perdu parce qu’on a été trop passif. »
« Maybe he doesn’t know what it’s like to play in those conditions. »😳
Jude Bellingham spoke openly about Thomas Tuchel being critical of England’s performance against Norway. pic.twitter.com/aJgDGEVNfX
— Match of the Day (@BBCMOTD) July 12, 2026
Car Tuchel n’a jamais été du genre à mâcher ses mots. Radicalement honnête, diront certains. Incapable de filtrer, diront les autres. C’est ce même trait de caractère qui a écourté le passage de Romelu Lukaku à Chelsea, poussé Tammy Abraham vers la sortie, et provoqué une crise avec Joshua Kimmich au Bayern sur la simple question de son poste. Un entraîneur qui dit toujours ce qu’il pense — sauf que dire ce qu’on pense, en football, ne remplace jamais un discours galvanisant au bon moment. Et c’est peut-être là que le bât blesse contre l’Argentine. Car l’homme qui n’a jamais eu peur de critiquer ouvertement ses meilleurs joueurs — Bellingham y compris — s’est retrouvé, à la 72ᵉ minute d’une demi-finale de Coupe du monde, à faire précisément l’inverse : se taire tactiquement, reculer, ne plus rien tenter. Quand ça va mal avec Tuchel, ça fait pas semblant.
Il y a pourtant un joueur qui prouve que la dureté de Tuchel n’est pas toujours critiquée : Djed Spence. Après la victoire contre le Mexique, interrogé sur le fait que Tuchel soit plus sévère avec lui qu’avec n’importe qui d’autre du groupe, Spence répond simplement : « Oui. ». L’entrant surprise de ces Three Lions l’a entendu hurler son nom depuis le banc contre le Ghana, aboyer après lui contre la République Démocratique du Congo pour ne pas avoir relancé assez vite. Et pourtant, le latéral des Spurs montre un petit syndrome de Stockholm : « Il m’aime bien, j’imagine. Peut-être qu’il pense que je peux faire plus, atteindre de nouveaux sommets. » Mais alors, pourquoi cette même exigence a-t-elle disparu au moment décisif contre l’Argentine ? Pourquoi l’homme capable de pousser Spence vers le haut par la rigueur a-t-il choisi, en demi-finale, la solution la plus lâche — reculer ? Spence, sacrifié lui aussi en fin de match sans que sa solidité défensive n’ait jamais failli, a payé pour les choix d’un coach qui a peur.
Le chainon rampant de l’Évolution
Auteur d’un mandat plus long que celui de Keir Starmer, on reprochait sans relâche de nombreuses choses à Gareth Southgate. Son manque d’audace, ses systèmes trop prudents, ses changements toujours trop tardifs… Deux finales perdues, une inconstance chronique à transformer la promesse en trophée. L’Angleterre avait fini par s’en lasser, et Tuchel devait incarner la rupture. Et pourtant, ce mercredi soir à Atlanta, les symptômes sont identiques. Pire, elle a peut-être même régressé quand on voit le manque de justesse de ces blocs défensifs, incapables de manier un 7-contre-3 face aux Mexicains. Une équipe qui mène (comme contre la Croatie en 2018 et l’Italie à Wembley lors de l’Euro 2021), qui recule sans qu’on le lui demande, un coach qui attend la 95ᵉ minute pour corriger ce qu’il aurait fallu corriger dès le départ. La seule différence, c’est que Southgate assumait sa prudence comme une philosophie. Tuchel, lui, la nie jusqu’au bout, préférant parler de mentalité et de courage plutôt que d’admettre qu’il a eu peur de gagner.

Let them cook.
Le plus étonnant dans cette énorme désillusion réside dans une potentielle réhabilitation de Gareth Southgate. Oui, sa proposition de jeu n’était pas belle. Oui, il a eu trop souvent la frousse alors qu’il avait moult occasions de faire crier « it’s coming HOME » à toute l’Angleterre. Mais l’évolution du profil de joueurs anglais sur ces quinze dernières années passe inévitablement par lui. Ou du moins, il fût l’un des premiers à y croire. Épaulé par Dan Ashworth, directeur technique de la FA entre 2012 et 2018, ils bâtiront le projet “England DNA”, voué à remodeler les profils des joueurs anglais, de manière à produire des joueurs toujours plus solides sur les plans technique et mental.
Chercher à ce qu’ils brillent par la passe, par leur volume de jeu, afin de contrer les Espagnols comme les Allemands. Ashworth avait été clair dessus : « L’Angleterre a longtemps été caractérisée par sa passion, son esprit combatif et ses efforts. Bien qu’il y ait des aspects que nous souhaitons conserver, nous ne souhaitons pas être uniquement définis par eux ». Une décennie plus tard, plus aucun joueur ne fait tâche, même ceux dont on conteste la présence. Thomas Tuchel arrive une fois les travaux finis, sans apport tactique ayant permis de maximiser les capacités de cet effectif taillé pour enfin ramener la coupe à la maison. Peut-on lui accorder un surplus de caractère montré par ses stars (Jude Bellingham, Harry Kane, Jordan Pickford), lorsque lui-même se pétrifie au pire moment possible ?

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