Marc Cucurella, l’homme qui défrisait le monde

Published by Jérémy Cassarino on

Pas vraiment apprécié en France, adulé en Espagne, Marc Cucurella peut déjà clore sa carrière internationale à 27 ans. Deux ans après un Euro 2024 remarquable, le latéral gauche dispute un nouveau combat pour la gloire. Pourtant, des combats, il en a déjà mené beaucoup en dehors des terrains. Derrière sa touffe et ses manières vicieuses se cache le portrait d’un homme au cœur grand comme la Sagrada Familia.

Lors du match qui réunira près de deux milliards de personnes devant leur télé, Cucurella affrontera une nouvelle fois cette barrière : celle de devoir toujours prouver, encore et encore. Reconnaissable pour sa coupe de cheveux, décrié pour des statistiques jugées trop maigres pour un latéral de haut niveau. Pourtant, pendant 90 minutes, il a éteint les espoirs offensifs des Bleus, sans concéder le moindre dribble dans cette demi-finale. Omniprésent sur son côté, il a fait l’unanimité, cette fois-ci. Un joueur entêté, fou sur les bords. Lui qui vient de balancer, sans sourciller, qu’il prendra sa retraite internationale en cas de sacre : « Si je gagne la Coupe du monde, j’appelle Luis le lendemain, je lui dis que je prends ma retraite. Avec un Euro et une Coupe du monde, je ne peux pas faire mieux. » La nuance n’existe pas chez Cucurella. Il sait ce qu’il veut car très tôt, il a dû se forger des certitudes.

Formé au Barça, personne ne mise vraiment sur lui — la Masia regorge de latéraux, difficile de se faire une place. Direction Eibar, en prêt, sous les ordres d’un certain José Luis Mendilibar, technicien qui n’a jamais eu de langue de bois : « Il n’est pas rapide, il n’est pas fort… il n’entre dans aucune de ces mesures. Tu ne le recruteras jamais sur des statistiques, mais c’est un footballeur, il est intelligent, il fait les bons choix ». Puis l’étape Getafe, laboratoire de la dureté assumée sous José Bordalás — cette équipe que même Quique Setién, alors sur le banc du Barça, considérait que « ce n’est pas du football, ça me fait bouillir le sang ». Les supporters du Coliseum, eux, avaient trouvé la parade parfaite face aux puristes : « C’est ça le football, papa ! » C’est dans ce club où la beauté du geste n’a jamais compté que Cucurella apprend qu’on peut détester un style et pourtant gagner avec.

Centres qui tuent, amour qui apaise

Il y a une autre bataille, plus discrète, que Cucurella mène depuis l’Euro 2024, et elle tient dans une valise. Avant le tournoi en Allemagne, sa femme Claudia glisse en cachette un t-shirt de pyjama dans les affaires de son compagnon, imbibé de son parfum. Histoire qu’il se sente chez lui, où qu’il aille. Cucurella ne le découvre qu’une fois sur place, réalise un gros tournoi et l’Espagne remporte le titre. Depuis, plus besoin de se poser la question : le pyjama fait le voyage à chaque grand rendez-vous, Mondial compris. Claudia elle-même rigole aujourd’hui en désignant ce bout de tissu comme « le coupable de leur réussite ». Une superstition presque enfantine, chez un mec qui écrase pourtant tout sur son passage avec la rigueur d’un métronome.

Si je gagne la Coupe du monde, j’appelle Luis le lendemain, je lui dis que je prends ma retraite !

Marc Cucurella, la charrue avant les boeufs

Pourtant, dans le jeu de Cucurella, on ressent une économie de moyens qui confine parfois à l’ascétisme. Sur le terrain, il ne ressemble à aucun autre latéral. Pas la foulée la plus explosive, pas le duel le plus dominant sur le papier. Mais il a un truc que personne ne lui a jamais vraiment enseigné : ce centre bas, rasant, presque chirurgical, qui traverse la surface adverse pile là où le défenseur ne peut pas intervenir. Quitte à contourner même celui souhaitant trouver le ballon sur son chemin. C’est exactement ce geste qui offre à l’Espagne son troisième titre de champion d’Europe. En finale contre l’Angleterre, Cucurella récupère le ballon côté gauche, fixe son vis-à-vis, et glisse un centre au ras du sol dans les pieds de Mikel Oyarzabal, seul comme souvent.

Très loin d’être du toc.

Pas de spectacle, pas de folie technique. Juste la bonne trajectoire, au bon moment, pour le bon joueur. Ce Mondial 2026, il refait le coup plusieurs fois, comme lors de son récital face à l’Autriche. Toujours ce même geste, imperturbable, une signature qu’il répète sans jamais se lasser. Et en face, les latéraux adverses savent : dès que Cucurella descend son couloir, il faut fermer cette ligne de centres avant même qu’elle n’existe. Trop tard, la plupart du temps.

Derrière un chien galeux se cache toujours une famille qui l’inspire

Loin des stades, des centres et des tacles, se joue le vrai combat de Marc Cucurella. A treize mois, Claudia remarque que son fils Mateo ne répond pas à son prénom, qu’il évite constamment le regard. Les premiers médecins consultés n’ont pas de réponses claires. « On rentrait à la maison en pleurant tous les jours », confie Cucurella sans détour. Le diagnostic tombe : trouble du spectre autistique. La famille change radicalement de vie. Déménagement pour trouver la bonne école, thérapies cognitives et de langage à la place des sorties ordinaires. « Un enfant autiste ne comprend pas les choses comme les autres. Il faut apprendre à le comprendre lui », explique le joueur, qui a dû revoir toute sa façon d’être père. Claudia résume cette épreuve avec une clarté brute : « Ça te sépare ou ça te rapproche. Nous, ça nous a énormément rapprochés. »

Peu après son arrivée à Chelsea, en 2022, les difficultés domestiques s’ajouteront puisque son domicile se trouvera cambriolé. Graham Potter, son entraîneur de l’époque, évoquera cette période comme « difficile sur le plan familial », affectant directement ses performances sur le terrain. Sans jamais s’étendre davantage, par pudeur ou par respect. Un énième signal, discret, que la fougue, parfois vue comme de la provocation, affichée par Cucurella dissimule des failles.

Et c’est peut-être là que se niche le vrai secret de Cucurella. Cette capacité à encaisser, à s’adapter, à ne jamais lâcher — il ne l’a pas seulement forgée dans les tacles sales de la Liga. Il l’a d’abord apprise à la maison, en apprenant à comprendre un enfant que le monde ne comprenait pas toujours. Ce dimanche, quel que soit le résultat, Cucurella aura déjà gagné l’essentiel depuis longtemps.


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