Pablo Garcia, larmes fatales

Published by Mathieu Plasse (FDM) on

Dans une fin de mercato marquée par des dossiers aberrants, l’Andalousie a connu sa propre tragédie. En fin de soirée, une voiture quittait pour de bon le centre d’entraînement du Betis. Elle y contenait Pablo Garcia, parti à contre-coeur pour le Racing de Santander. Un bouleversement pour ce gamin nourri au vert depuis la naissance.

On avait tous envie d’être dans le train du Real Betis. La ferveur du Benito-Villamarin, le projet de Manuel Pellegrini qui porte enfin ses fruits, la résurrection d’Antony ou parce que c’est l’endroit où ont pu éclore Hector Bellerin et Borja Iglesias sur le plan humain. Sans oublier le cadre majestueux de Séville, rare ville qui vaut plus le coup d’être visitée au mois de décembre. Une ville qui transpire le foot, de par son derby sévillan entre les Verts et les Rouges, au bord du Guadalquivir. Une passion qui peut prendre des tournants délirants, comme racontait Julien Escudé au micro de l’AFP : « Un jour, un dirigeant de Séville a pris par hasard un stylo vert et l’a reposé aussitôt sur la table en disant: ‘Je ne peux pas le prendre, parce qu’il est vert’. C’est à ce point-là ». Une passion que l’on apprend dès le plus jeune âge à ses gamins, parfois même en les inscrivant directement au club, histoire que le rejeton puisse porter ce maillot une fois dans sa vie.

Certains m’ont qu’il était le joueur qui ressemblait le plus à Raúl. Tous deux n’ont pas de qualités exceptionnelles, mais ils ont une telle assurance dans leur manière de jouer qu’ils font la différence à chaque fois.

Juan Manuel Leon, son ancien entraîneur au Betis Deportivo

C’est cet amour qui sera transmis à Pablo Garcia, rejoignant les rangs des Beticos à l’âge de six ans. Au-delà du ballon, on lui apprendra ce qu’est la ville de Séville, l’attrait des quartiers populaires d’Hispalis, le fait de se battre pour l’écusson ou juste idolâtrer Joaquin. Bien souvent, lui et son papa venaient les voir à Montecastillo, centre luxueux servant pour la préparation estivale, le grand Pepe Mel devait le chasser du terrain car il avait tendance à s’y faufiler pour marquer des buts. Et des buts, il en plantera très vite sous ce maillot. Au point d’avoir l’honneur d’être le meilleur buteur de l’histoire des équipes de jeunes du Betis. Quand Joaquin, Diego Tristan ou même Fabian Ruiz ont fait leurs classes dans l’antre du Luis del Sol, ça vous classe un bonhomme.

Un accomplissement qui paraît surréaliste pour certains, comme le racontait son ancien entraineur Juan Manuel Leon au micro d’Estadio Deportivo : « pour en avoir parlé avec Juan Ureña (ancien défenseur ayant aussi fait toute sa vie au Betis, NDLR), il disait qu’il était le joueur qui ressemblait le plus à Raúl. A chaque fois qu’il jouait contre lui, il réfléchissait : « bon, je le bats sur le jeu aérien, il n’est pas très rapide et je sais défendre sur un dribbleur ». Et même en analysant tout ce qu’il fait, il te mettait quand même un but. Tous deux n’ont pas de qualités exceptionnelles, mais ils ont une telle assurance dans leur manière de jouer qu’ils font la différence ». Comme si jouer sous ce maillot l’habitait.

L’enfer de la délocalisation

Comme les autres, il vit Betis, il clame son amour à chaque fois qu’il en a l’occasion : « Le Real Betis Balompié est le club de ma vie. C’est là que j’aimerais réussir jusqu’à la fin de ma carrière, car c’est le club qui m’a tout donné. C’est ma maison, et je ne trouve pas les mots pour exprimer ce que je ressens pour le Betis. » Sa maison, il l’a toujours emmenée avec lui où qu’il aille. Dans les gros déplacements, il n’est pas rare de le voir s’endormir sur un coussin avec le logo vert et blanc brodé, fait par sa grand-mère. Il l’emmenait du temps où il étudiait au Lycée français de Séville, notamment la littérature française, histoire de choquer Nabil Fékir ou Cédric Bakambu quand ils ont découvert qu’il parlait leur langue. La maison pouvait connaître parfois quelques dissensions, puisque la famille Garcia est en réalité peuplée de Sevillistas du côté de la mère, comme il l’expliquait au podcast El After de Post United. Elle n’aurait pas été contre le fait de le voir conclure ses essais au Sevilla FC, mais les négociations auront étrangement traîné au profit d’un autre club. Bien lui en a pris, puisqu’il touchera l’équipe première à sa majorité. Quelques petites apparitions, sur les photos dans l’épopée du club en Conference League. Un gamin que l’on remarque de suite, de par son maillot rentré dans le short, comme les vieux ou comme ses éducateurs « lui demandaient de faire à chaque match ».

Le flow de nos grands-pères.

C’est avec cet outfit que le numéro 33 sortira de sa boîte fin août, pour mettre une reprise de volée de grande classe, histoire de climatiser Valence (0-1). Ce but, qu’il avait pour habitude de mettre chez les jeunes, c’était son premier dans le monde professionnel. Un frisson ineffable a dû lui transpercer le corps, lui qui se bat au quotidien pour une place sous Manuel Pellegrini. Difficile de se faire un nom devant Antony, Pablo Fornals ou Aitor Ruibal, mais des opportunités se présentaient avec le surplus de matchs, dû à la qualification historique en Ligue des champions. Espoir brisé, par l’envie de faire revenir Dani Ceballos dans les dernières heures du mercato. On cherche des liquidités pour correspondre au règlement financier de la Liga. Santander se montre intéressé, emballez c’est pesé. Sa mère conduira la voiture pour lui à son départ, elle-même étant bouleversée par l’émotion. L’ancien Madrilène pleurera aussi à son retour, malgré le scepticisme du public face à sa haine morbide pour les Sevillistas ou la Catalogne. On a tendance à en faire un cliché pour parler du monde hispanophone, mais quand on vient de Séville, on garde en soi une sensibilité exacerbée vis-à-vis de ses symboles.


Manuel Pellegrini et Ángel Haro Garcia (propriétaire du club) se montreront catégoriques en conférence de presse : « le départ de Pablo n’est pas du tout lié à celui de Ceballos. Depuis plusieurs semaines, il estimait qu’il pouvait éventuellement partir cet été, à se dire qu’il n’aurait pas de temps de jeu cet été ». Peut-être, mais il y a aussi une manière de faire. Pour un gamin avec une telle passion et un potentiel pouvant exploser à n’importe quel moment, un prêt aurait été une meilleure solution. Sans oublier la violence de ce déménagement « forcé », Santander se trouvant tout au Nord du pays quand Séville tutoierait presque Ceuta. La qualité montrée par le Racing depuis son retour ne risque pas d’effacer le spleen.

Cet imbroglio pourrait faire penser aux sports américains, leur manière de faire des trades parfois peu classes, pouvant envoyer le joueur vers l’autre Côte du jour au lendemain. On peut comprendre l’urgence des dirigeants devant les réalités administratives, mais la manière n’y était pas. Accident de travail ou langue de bois, il faudra garder en tête cette nuit douloureuse pour les amoureux des Verdiblancos. Qu’elle serve d’exemple. Dans un sport où l’on prend toujours plus les clubs pour des entreprises, il faut plutôt choyer ceux qui le traitent différemment. Au risque de ne plus avoir que des aficionados qui vibrent pour leur équipe.


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