Rayo : le crash inévitable de Raúl Martín Presa

(Crédit photo : Bukaneros, plus grand groupe de supporters du Rayo – Instagram)
En cet après-midi du 10 octobre, la pelouse de Vallekas, antre du Rayo, ressemblait davantage à une piste d’atterrissage qu’à un terrain de football. À la rigueur, que leur stade ne ressemble en rien à ceux des autres clubs professionnels, les supporters s’y sont habitués. Seulement, ils en étaient pour une fois les principaux responsables. Des centaines d’avions en papier ont pris leur envol aux alentours de la 13ᵉ minute de la rencontre opposant les locaux aux Basques de l’Athletic Club, flottant quelques instants dans les airs avant de s’écraser sur une pelouse jaunie par l’été.
Acte prémédité, puisque les papiers étaient installés sur chaque siège au début du match, accessible à tous. Un mode d’emploi pour constituer son Boeing était disponible au verso de la feuille, s’avérant très utile : la rencontre n’aura jamais repris. La raison est pliée au sol, mais le message est alors entonné à l’unisson par les 13.000 spectateurs : « Presa, dégage du club ».
Un pilote à contre-courant…
Raúl Martín Presa est président et propriétaire du club depuis 2011. Homme d’affaires ayant bâti sa richesse dans le secteur de la publicité, il n’a jamais vraiment eu sa place à la tête du Rayo. Un club spécial, dont les supporters représentent fièrement Vallekas, quartier populaire et ouvrier de la banlieue madrilène. Les Bukaneros en sont la faction la plus ultra, profondément anticapitalistes et très vite, ce qui s’annonçait comme un mariage impossible devient conflictuel. Ses tentatives infructueuses de développer la marque Rayo à l’étranger tombent à l’eau; sa franchise à Oklahoma ne dure que l’espace d’une saison, entraînant dans sa chute une section féminine délaissée. L’homme d’affaires n’envisage le football que comme une manière de plus de gagner de l’argent. Mais derrière, les âmes grondent. Un premier point de rupture intervient lorsque que Santiago Abascal, leader de Vox, néo-parti d’extrême-droite espagnole, est aperçu en loges à Vallekas en 2021.
Abascal y Monasterio en el palco del @RayoVallecano
Vallekas tomado por la UIP, más que si pudiera entrar público en el estadio.
Han debido ir a ver a su amigo Zozulya.
#25Abril #ZozulyaPutoNazi https://t.co/ZvplFASRdx— Izquierda Castellana (@IzcaNacional) April 26, 2021
Pour des locaux dont la multiculturalité fait l’essence du quartier, c’en est trop. Toutes les deux semaines, à l’occasion des rencontres à domicile, le stade devient un lieu dangereux pour Presa, hué et conspué par chaque spectateur. Mais l’homme dont le sourire est perçu comme provoquant, ne cède presque rien. Pire encore, il ne cesse de réitérer qu’il est le patron et que lui seul sait ce qui est bon pour le club : « Personne n’est habilité à délivrer une carte de détenteur des valeurs, ni à décider quelles sont ces valeurs ». Il avait pourtant plié quatre ans plus tôt, en 2017, annulant le transfert de l’ukrainien Roman Zozulya. Un attaquant buteur lors du fameux barrage France-Ukraine en 2013, mais surtout soutien du Bataillon d’Azov ou de personnalités politiques proches du troisième Reich. Si son premier surnom de « Mickey Mouse » fait sourire de l’extérieur, celui qu’on surnomme le Diable dans les rues ombragées par un pont qui surplombe le quartier, semble se plaire en enfer.
…Amateur de turbulences
Ses supporters déjà à dos, il ne tarde pas à liguer son staff et ses joueurs contre lui. Le stade, jugé vétuste, n’est pas digne d’une équipe de Liga. Les pannes de courant y sont régulières, les douches ne chauffent plus et la pelouse rivalise plutôt avec celles que l’on voit en district. Les joueurs lui adressent un communiqué via une association, réclamant de pouvoir travailler dans un environnement digne, mais rien n’y fait. Martin Presa pense en grand aux choses futiles mais l’essentiel du petit quotidien est délaissé. Il envisage même de déménager le Rayo Vallecano hors du territoire qu’il porte en son nom.
Personne n’est habilité à délivrer une carte de détenteur des valeurs, ni à décider quelles sont les valeurs du Rayo.
Raul Martin Presa, ne recule devant rien.
Pendant ce temps, l’équipe première brille par son talent et son travail, se hissant jusqu’en finale européenne l’année dernière. Si ces exploits dans des conditions frôlant l’amateurisme sont vus comme du « folklore » par le reste de l’Europe, ils posent question au sein des supporters. Comment continuer à la soutenir tout en poussant Presa à démissionner ? Quand les victoires s’enchaînent pour le Rayo, les trois guichets de billetterie ouverts trois matins par semaine sont complets. Les files d’attente y sont interminables, car malgré les volontés de voir grand, aucune billetterie en ligne n’est ouverte. Les mêmes files d’attente que l’on retrouve aux abords des quelques toilettes débordant d’urine dans les travées du stade. Un stade érigé aujourd’hui en point culminant du conflit. Jugé trop dangereux par la mairie de Madrid quelques semaines avant la reprise du championnat, le Rayo et ses supporters sont contraints de déménager à Léganes pour les premières rencontres à domicile. L’affront de trop.
Samedi, le Rayo retrouvait Vallekas. Malgré une joie intérieure, rien à célébrer du côté des tribunes. Ne pas se complaire de ce qui devrait être la norme. Alors oui, l’occasion était trop belle pour ne pas marquer le coup et mettre encore plus la pression sur un homme acculé, qui se mue en sangsue qui s’accroche par fierté. Les centaines d’avions en papier n’avaient qu’un objectif : précipiter son crash, pour qu’enfin, le Rayo vole de ses propres ailes.
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