Une Ligue 1 sans l’esprit Frappart
Notre beau championnat de France a beau reprendre avec un Marseille – Strasbourg de haute volée, on sait déjà que quelqu’un manquera à l’appel. Celle que l’on reconnaissait au bout du sifflet, qui agaçait parfois par ses erreurs ou sa volonté de laisser trop jouer, ne traînera plus aux abords du rond central. Stéphanie Frappart a imposé sa manière de faire, dans un domaine où exister était déjà une performance en soi.
Dans une chaude soirée de mai à l’Agiá Sofiá de l’AEK Athènes, la tension a monté de plusieurs crans lors de cette finale de Coupe de Grèce opposant le Panathinaïkos et l’Aris Thessaloniki. Pour cause, trois joueurs se virent expulsés, dont des jaunes et noirs, ce qui les a affaiblis et provoqué une défaite à la 97e grâce à l’infatigable Geórgios Vagiannídis. De quoi susciter le courroux de Theodoros Karypidis, le Dieu de la guerre cherchant à passer quelques mots doux à l’arbitre pendant qu’elle devra se faire escorter jusqu’aux vestiaires. Le public aurait été difficile à entendre s’il avait pris parti, la jauge étant limitée à 90 spectateurs, dans un contexte où le gouvernement grec avait imposé de longs mois de huis clos à l’ensemble des rencontres de Super League. Si en plus on y rajoute les problèmes de hooliganisme…
Je pense que l’Aris Thessalonique peut aller se faire mettre. https://t.co/6G6C2JbKHo pic.twitter.com/hk23buUUay
— Feuille de Match (@fdematch) May 27, 2024
Le plus ubuesque dans cette soirée de cauchemar, c’est que Stéphanie Frappart avait bien fait son travail. Giannis Kotsiras et Vladimir Darida avaient écopé d’un second carton jaune, quand le milieu camerounais Jean Jules Mvondo répond à une faute subie en envoyant ses deux pieds dans la gorge de son adversaire. En France, on rigolera un peu de cet évènement, en disant que les Grecs n’ont pas la même patience qu’ici. Pourtant, tous les pays ont fini par nous envier certains de nos hommes et femmes en noir. Benoit Bastien, François Letexier, Clément Turpin… Nombreux sont ceux qui ont écumé l’Europe, le Golfe ou l’Afrique pour prêter main forte à des championnats bien malheureux avec leurs officiels. Frappart aura cette mésaventure en Grèce, et une petite escale en Suisse pour un Xamax-Lugano. De quoi ajouter à sa centaine de matchs de Ligue 1, de Ligue 2, ses apparitions en Coupe d’Europe, ses finales d’Euro et Coupe du monde féminine mais surtout ce Costa Rica – Allemagne au Al-Bayt Stadium. La première à avoir arbitré un match, avant que Katia Garcia et Tori Penso la suivent sur le continent américain.
Une star était née
Quand il était l’heure de ranger le sifflet, c’est plutôt sa liste d’innombrables premières qui servira de porte-étendard sa longue carrière. Pas les années d’insultes, de quolibets et de critiques toujours plus sévères visant sa personne. Ni la notoriété croissante au fil des années, d’ailleurs. Les compliments, les selfies ou dédicaces, tout ça l’a toujours un peu refroidie, comme elle le raconte à l’Equipe après le Mondial : « À quoi je mesure que mon statut a changé ? Au fait que les gens dans la rue me reconnaissent plus vite. C’est tous les jours, une fois minimum. Après la Coupe du monde, il fallait quand même éviter de trop sortir parce que se faire arrêter toutes les deux minutes, ça peut être perturbant. ». Il faut se rendre compte de la situation : un arbitre que l’on reconnait dans la rue. Quel genre d’esprit malade irait reconnaître et claquer une bise à Willy Delajod ou Joël Quiniou ? Là est aussi la particularité de sa mise en avant : c’est une femme, mais c’est surtout la femme. Celle que l’on reconnait assurément, devant la télé ou stade.

Plus rapide que certains en Ligue 1.
Là est peut-être la source de la concentration des reproches envoyés à la native du Val d’Oise durant ses sept années de Ligue 1. Au-delà de profonds relents masculinistes que l’on ne pourra pas réfuter, on sait à qui on a affaire, rien qu’en la voyant de loin. Là où la confusion peut être plus facile lorsque tel arbitre masculin s’est planté, si l’on n’a pas le courage de checker sur le site de la LFP. On la reconnait puisque c’est une femme, certains ajoutent l’injure à la critique puisque c’est une femme, et on se souvient de toutes ses erreurs puisqu’il s’agit de la seule femme.
Et des erreurs, elle en aura faites. La plus connue s’étant produite en cabine VAR, pour son analyse incorrecte de la semelle d’Anthony Rouault sur le jeune Khalis Merah. « C’est haut, mais ça ne reste pas, ça glisse »… pas vraiment. Tout comme on peut avoir souvenir de matchs où elle aura trop laissé les clés aux joueurs quitte à ce qu’ils s’enflamment, comme ce Clermont-Brest (février 2024) où Marco Bizot et Elbasan Rashani finiront par en venir aux mains.
Frappart, y a personne qui l’arrête
Tout au long de sa carrière, il lui aura été reproché de toujours trop laisser jouer, de ne pas siffler quelques gros contacts (puis péter un câble lorsqu’elle se montre un peu plus ferme). Mais c’est justement ce dogme qui lui aura permis de se détacher de ses compères. Un style tout en retenue, où on ne l’aura jamais vue un mot plus haut que l’autre. Son credo résidait dans la recherche de la diplomatie, du jeu au premier plan, ce qui change un peu des « cow-boys » qu’on a pu voir passer dans notre Liguain. Il n’était pas rare d’être surpris devant une décision « laxiste » de Madame l’arbitre qui finissait par fluidifier la rencontre. Pas très étonnant, pour celle qui tenait le rôle de meneuse de jeu quand elle jouait encore au ballon. Une ligne peu orthodoxe qui lui aura valu le respect de l’immense majorité des joueurs, à la loyale.
Un gros mental, forgé dans l’Île-de-France où elle avait déjà à faire à de sacrés cas à peine majeure : « les insultes sexistes, Moi, je ne les entendais pas beaucoup, mais je sais que ma mère qui m’accompagnait dans les stades ne restait pas dans la tribune. Elle allait faire le tour du terrain, car sinon parfois elle répondait aux insultes… Il y avait trop de mots prononcés inaudibles pour une mère qui aime son enfant et qui vient juste la regarder arbitrer un match de football. », comme elle confiait pour SoFoot. Une expérience dont s’était souvenu Pascal Garibian, alors directeur technique de l’arbitrage : « J’avais couché dans mon rapport toute la confiance que m’inspiraient ses qualités managériales et techniques car elle avait déjà cette propension à servir le jeu. À 20 ans, ce petit bout de femme a dirigé ce match de DH du début à la fin sans aucune difficulté, avec une autorité naturelle. » De la mentale et une grosse éthique de travail, aussi bien celle qui lui a fait avaler les kilomètres (parfois plus que les hommes) que passer des heures devant des matchs pour s’améliorer, par passion. Vu sa nature, il ne serait pas étonnant de la voir continuer ce rythme même après sa retraite à 42 ans, elle qui a été nommée responsable de la Commission des Arbitres de l’UEFA.
Pour tout cela, Stéphanie Frappart restera un personnage marquant de notre championnat de France. Celle qui derrière son statut de pionnière, a aussi cherché à mettre sa patte dans les matchs qu’elle officiait sans pour autant commander le moindre fait et geste. Sans jamais se faire influencer, ni intimider par quiconque. Alors qu’une successeuse (voire plusieurs) est impatiemment attendue, l’opinion publique devra un jour se confronter à l’évidence. Si quelqu’un se souvient de Stéphanie Frappart pour ses erreurs, c’est qu’elle aura été au niveau des autres arbitres professionnels.

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