Il ne pleuvra plus à Torreense

Published by Guillaume Martin on

Au terme de 120 minutes de folie au stade national du Jamor, Torreense s’adjuge en patron la Coupe du Portugal contre le Sporting (2-1). Ainsi, le club de Torres Vedras devient le premier club de deuxième division à gagner ce trophée, et disputera l’Europa League la saison prochaine. Récit d’une palpitante rencontre qui a donné naissance à l’un des plus grands exploits de l’histoire du football portugais. 

(Crédit photo : SCU Torreense)

Qui aurait pu prédire que le SCU Torreense, modeste club de deuxième division portugaise, allait renverser l’un des trois grands du pays ce soir ? Absolument personne. Pourtant, les hommes de Luís Tralhão ont réussi l’impensable en menant les Leões do Sporting par deux fois, jusqu’à les faire rompre. Et pour diminuer un peu plus les chances du petit poucet avant le coup d’envoi, la ligue portugaise de football a choisi de ne pas reporter les barrages que le club dispute contre Casa Pia, pour la montée en Liga. On a beau critiquer la LFP, mais le Portugal fait bien souvent pire… Résultat, ils se retrouvent à disputer la finale de la Coupe du Portugal seulement quatre jours après le barrage aller (0-0) et devront défier Casa Pia à Rio Maior de nouveau quatre jours plus tard, le jeudi 28 mai. Les grenats auraient pu donc tout perdre, à l’image d’un Stade de Reims version 2024-2025, mais il n’en est rien ! 

Un coup de massue d’entrée

À peine le match commencé, l’outsider de cette finale réussit à surprendre en ouvrant le score à la quatrième minute par l’intermédiaire de Kevin Zohi, sur une grosse erreur du japonais Morita. Drôles d’adieux pour le joueur japonais, en fin de contrat, qui effectue son dernier match sous les couleurs du Sporting. Pour sa première finale depuis 1956, Torreense n’a lui aucun complexe, et regarde son adversaire dans les yeux.


S’ensuit une première mi-temps soporifique où le Sporting ne passe pas loin de la correctionnelle avec un potentiel rouge sur une faute d’Inácio, alors que Zohi filait seul au but. Pedro Gonçalves rate même l’immanquable à la 20e, seul dans les six-mètres du gardien brésilien de Torreense, Lucas Paes. Au retour des vestiaires, les intentions sont meilleures et Luis Suarez profite d’un cafouillage pour égaliser en renard des surfaces, des suites d’un moment de flottement du totémique Stopira, défenseur central convoqué avec le Cap-Vert pour la Coupe du Monde 2026. Le Sporting retombe de suite dans ses travers et n’arrive pas à trouver la faille dans le bloc des Grenats, très compact. Les Lions font la passe à dix jusque dans les dernières minutes, quand Lucas Paes doit s’employer pour maintenir les siens en vie. Gonçalo Inácio manque même la balle de match sur le dernier corner du temps réglementaire.

Épuisés physiquement par l’accumulation des matchs, les joueurs de Luís Tralhão trouvent un supplément d’âme et marquent une première fois en prolongations, hors-jeu. Mais à la 111e minute, tout va basculer. Inácio, une fois n’est pas coutume, se fait prendre dans le dos par le français Ismail Seydi, ce qui oblige Maxi Aráujo à faire faute. Penalty pour Torreense et carton rouge pour le latéral du Sporting. L’histoire bascule, Stopira (qui n’a rien à voir avec l’attaquant du mythique France 86) s’élance et fusille Rui Silva, le virage de la Claque Torreense (claque désignant groupe de supporters en portugais) éxulte.


Le capi’ se rattrape de son erreur et envoie provisoirement les siens en Europa League. Hargneux, solide et courageux, il aura, lui et sa teinture rouge digne du héros des clips de PNL, mêné toute son équipe vers un succès qui leur tend les bras. Lors des cinq minutes restantes, les supporters sportinguistas quittent peu à peu l’enceinte malgré que leur équipe pousse. L’arbitre António Nobre siffle trois fois, Torreense l’a fait, elle est la première équipe à gagner la Coupe du Portugal sans évoluer dans l’élite du football portugais. À se demander si Fafe, pensionnaire de troisième division non loin de Braga, n’aurait pas réalisé le même exploit que nos héros lusitaniens, les ayant fait tomber en demi-finales.

Le Sporting, lui, déjoue de nouveau les pronostics défavorablement. Un nouvel affront pour les Lions, qui étaient déjà tombés face au CD Aves en finale de cette même Coupe lors de l’édition 2018 (2-1). Rui Borges, doit s’incliner, lui aussi, en zone mixte au micro de Sport TV : « Félicitations à l’adversaire, ils ont du mérite ». Son plan de jeu du jour n’aura pas fonctionné face aux valeureux de Torres Vedras, aussi à cause d’un cruel manque d’envie de ses joueurs. Une tactique (qui fonctionne normalement) à retrouver sur notre site !

Le succès d’un club en plein essor

Si prendre la Taça de Portugal n’était sûrement pas prévu par les dirigeants du club, il ne cesse de grandir depuis sa montée en D2 en 2022. Une stabilité trouvée à cet échelon, grâce à un recrutement malin, composé essentiellement de jeunes joueurs en France, en Espagne et au Brésil. En témoigne l’équipe du jour, composée de Mohamed Diadié (ex-Reims), Kevin Zohi (ex-Strasbourg, Sochaux et Laval), Ismail Seydi (ex-Toulouse), ou Dany Jean (ex-Strasbourg et Rodez). Le club brille à tous les niveaux, avec un championnat U23 glané par coach Tralhão, l’ancien du Benfica. Tout commence en 2019 lorsque le club décide de racheter les parts de la SASP, alors détenue par un investisseur chinois, le premier au Portugal. On le sait, là-bas, les conflits sont vite arrivés, et on connaît un autre club du nom de Belenenses qui en a subi les conséquences. Alors à l’aube des premiers conflits, la direction de Torreense choisit la sécurité, et devient de nouveau actionnaire majoritaire de sa SASP à 86%, comme l’annonçait RTP. Une fois cela fait, la première montée s’opère, puis le maintien à une valeureuse neuvième place en 2023. Cet été-là, un nouveau tournant aura lieu : l’arrivée d’André Sabino, alors manager des U23 d’Estoril. Avec eux, il réalise le « double-double » coupe-championnat deux années de suite, entre 2020 et 2022. Tout cela en s’appuyant sur des recrutements malins comme Tiago Santos, aujourd’hui à Lille, Elias Achouri (Copenhague) ou encore Chiquinho (ex-Wolves).

C’est donc un profil ambitieux, jeune (34 ans aujourd’hui) et basé sur la post-formation qui débarque au club en tant que directeur sportif. Rapidement, il déniche les talents suffisants pour hisser Torreense parmi les clubs qui vendent le mieux en deuxième division. On peut citer Vando Félix, arrivé libre du Sporting et vendu 1,2M à Guimarães. Marvin Elimbi, arrivé libre de Strasbourg et parti pour 500k à Gil Vicente. Mais surtout Elie N’Tamon, arrivé de Côte d’Ivoire, post-formé au club et vendu à prix d’or pour 2M d’euros au Stade de Reims. Sabino disait pour O Jogo en février dernier : « Il est fondamental de créer de l’espace et de la confiance pour les jeunes. Nous sommes convaincus que leurs qualités peuvent compenser l’expérience de nos adversaires ». La force de ce club, c’est qu’aucune indemnité de transfert n’a été déboursée depuis des lustres, seulement des recettes qui rentrent depuis leur remontée. La prochaine belle vente pourrait être l’espagnol Javi Vázquez, latéral gauche auteur d’une grande finale, passeur décisif sur le premier but, qui a donné beaucoup de fil à retordre à son homologue grec Vagiannidis. Arrivé de Lugo (D3 ESP) en 2024, il est le meilleur passeur du club cette saison et pourrait s’engager ailleurs. En tout cas, la recette pour gagner, Sabino la connait, c’est pour ça que le club a remporté le championnat U23 l’année passée. Car oui, ce championnat, qui vient à peine de pointer le bout de son nez en France sous le nom de Challenge Espoirs, est une véritable pépinière de talents au Portugal, où peu de clubs ont une réserve à bon niveau. Dans ce club, l’équipe U23 est une vraie passerelle, et l’effectif se renouvèle chaque année grâce au montée des jeunes. Autrement dit, le club fait le choix de la jeunesse et du talent, contrairement à la majorité des formations de Liga 2 SABSEG, qui privilégient les profils dans la force de l’âge. 

 » Il est fondamental de créer de l’espace et de la confiance pour les jeunes. Nous sommes convaincus que leurs qualités peuvent compenser l’expérience de nos adversaires  » 

André Sabino, directeur sportif de Torreense, pour O Jogo en février 2026

Puisqu’une bonne nouvelle ne vient jamais seule, l’équipe féminine brille aussi, devant des clubs comme Porto (équipe créée en 2024), Sporting, Braga ou encore Guimarães. Mais surtout Benfica, à qui rien n’échappe ou presque chez les féminines au Portugal. Les filles de Torreense ont remporté elles aussi la Coupe du Portugal devant ce même Benfica l’année passée, dans ce même stade du Jamor, porte-bohneur. Cette année, elles ont même continué sur leur lancée en remportant la Supercoupe et la Coupe de la Ligue. En guise de bouquet final, l’équipe a fini au pied du podium en championnat il y a deux semaines, le meilleur résultat de l’histoire du club. De quoi disputer les qualifications pour la Ligue des Champions féminine. Torres Vedras pourrait donc connaître la Coupe d’Europe par deux fois la saison prochaine !

Un coach démissionnaire qui aurait pu menacer le projet 

Malgré tout, le club a connu une incertitude début janvier, avec le départ de leur coach Vítor Martins vers son ancien club, Chaves. La solution maison s’est alors imposée, celle de promouvoir le bon Luís Tralhão, qui faisait le succès de l’équipe U23 depuis un an et demi. Le pari s’avère plus que payant, le club se hisse jusqu’à la victoire finale en Coupe du Portugal, et se bat toujours pour monter en première division. Incontestablement, ils ont été meilleurs que les hommes de Rui Borges ce soir, et leur victoire au courage est méritée.

A cet instant, nous n’avons encore aucune notion de ce qu’on à réussi à faire.

Luís Tralhão, inconscient.

Stopira crucifie le Sporting comme il l’a fait pour nos Girondins de Bordeaux lorsqu’il évoluait à Videoton (Hongrie) en 2017, et cette fois-ci, ce n’était pas la faute de Gérard Lopez. En tout cas, contrairement au Haillan, le petit club de Torres Vedras devient grand, et disputera l’Europa League la saison prochaine, qu’importe la division, au Stade de l’Algarve, construit pour l’Euro 2004. Et cela, même si le club avait déjà anticipé un agrandissement du stade dès décembre 2025 (Record), étant donné que le Manuel Marques commençait à devenir trop vétuste. Malgré l’agrandissement prévu du stade actuel de 2400 places, entre 5000 et 7000 places, André Sabino l’a annoncé quelques jours après la finale, le club ne jouera malheureusement pas dans son stade, même en championnat, en cas de montée (CNN Portugal).

Une nouvelle fois, le football portugais nous aura offert une soirée historique, dans le bon sens du terme (pour une fois), et voit pour une première depuis longtemps, l’hégémonie des trois grands prendre fin. Quelques minutes après le sacre, personne n’en revenait, même pas le coach : « À cet instant, nous n’avons encore aucune notion ce qu’on à réussi à faire« . Le Carnaval du Jamor et la Festa da Taça peuvent maintenant poursuivre en banlieue lisboète, et berceront une nouvelle génération de jeunes supporters du club de leur ville !


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