Rui Borges : celui qui a dompté les Lions
Qualifié en quarts de Ligue des champions pour la première fois depuis quarante ans, le Sporting continue son retour en grâce. D’une machine bâtie par Ruben Amorim, le relais vers Rui Borges semble s’être réalisé contre vents et marées. De là à enfin voir une équipe portugaise dans le dernier carré ?
Écrit par Mathieu Plasse, épaulé par Nuno Amorim (rien à voir avec l’ancien coach).
Trois ans ont passé depuis le premier triomphe du Sporting en terres londoniennes. Un huitième de finale d’Europa League où le sort s’était acharné contre les Gunners : blessures de William Saliba et Takehiro Tomiyasu ; d’énormes arrêts d’un Antonio Adán en dilettante et un lob de cinquante mètres signé Pedro Gonçalves. Aux tirs aux buts, Ruben Amorim s’offrait alors son premier grand succès à l’échelle européenne. Les Leões enchainèrent par une saison 2023-2024 tonitruante, mettant de la lumière sur le modèle de celui qui n’avait pas encore quarante ans. S’il cherchait un contrôle total de ce qui se passait au club, le contenu sur le terrain séduisait de par son système à trois défenseurs capables de se projeter, des pistons infatigables ou une grande liberté de mouvements de ses attaquants, qu’il s’agisse de Trincão ou « Pote ». Un âge d’or qui se conclura pourtant par un immense acte manqué. Amorim termine son mandat au beau milieu du mois de décembre, par un 4-1 infligé à Manchester City avant de traverser un océan de galères de l’autre côté de la ville.
À la hâte, Varandas (président du club depuis 2018, NDLR) trouve un successeur en la personne de João Pereira, ancien joueur de devoir qui s’occupait de la réserve. Pour le mettre à l’aise, le patron garantit l’installer sur le long terme : « je n’ai aucun doute sur le fait qu’avec João Pereira, nous allons devenir l’un des clubs les plus puissants d’Europe ». Comme il s’agissait de son homme de confiance dans le cas où Ruben Amorim partait à l’été 2025, on peut dire qu’il y croit dur comme fer. Et il a eu le nez creux puisqu’en plus d’un fond de jeu vite réduit à néant, le club voit son avance sur Benfica et Porto fondre comme neige au soleil. L’illusion disparaîtra après quarante jours, au lendemain de Noël. Cette fois, les Lisboètes font ce qui se fait ailleurs : piquer un manager en vogue. À ce moment-là, un certain Rui Borges, numéro 1 du Vitoria Guimaraes, fait un tabac en Lusitanie. Dans le peloton en Liga, leurs performances en Conference League sont vite remarquées, les Vimaranenses étant les seuls à terminer invaincus en poules avec Chelsea. Un symbole pour celui qui eut une carrière de joueur semi-professionnel terminée à Mirandela, petit club du nord du pays dont il est originaire. L’homme aux cheveux poivre et sel n’a jamais quitté son village non loin de Porto dont il tire son porte-bonheur : une montre Casio achetée pour vingt euros. Au moment de raccrocher les crampons en 2017, celui qui servait comme ailier de poche se fait une promesse : entraîner un jour dans l’élite portugaise. Ce jour arrivera six ans plus tard, lorsqu’il mènera Moreirense vers une sixième place record, alors qu’ils revenaient tout juste en Liga. Des résultats immédiats coïncidant avec son passé, à Mafra, Vilafranquense ou l’Academica Coimbra.
Faire du neuf avec du vieux
Au moment d’atterrir dans la capitale, l’objectif est clair : le back-to-back avec le Sporting. Depuis dix ans, personne n’a jamais réussi à remporter la Liga deux années consécutives, la guerre avec Benfica et Porto faisant rage. À cet objectif court-termiste, Borges part vers une ligne de conduite : celle de Ruben Amorim. Difficile d’imposer sa patte dans un contexte, après tout. Le 3-4-2-1 vit de derniers jours heureux à l’Estadio José Alvalade, transcendé par les 39 buts de Viktor Gyökeres, rare joueur à obtenir un statut de superstar mondiale en jouant en Liga NOS. Son nouveau coach ne savait pas quoi dire, après un énième quadruplé contre le Boavista de Gérard Lopez : « Les faiblesses de Viktor ? Je n’en ai pas encore découvert. C’est un animal compétitif, dans le bon sens du terme, il donne beaucoup à l’équipe ». Avant de lui trouver quelques défauts avec son arrivée chez les Gunners, les verts et blancs accompliront leur mission lors de l’ultime journée, Benfica décrochant son rival après un nul à Braga.
🤩 Rui Borges a dirigé hier soir son 50ème match à la tête du Sporting CP !
• 33 victoires
• 11 matchs nuls
• 5 défaites
• 110 buts marqués
• 41 buts encaissés🏆 1 Liga Portugal
🏆 1 Coupe du Portugal— Nunomel 🦁🇺🇸 (@Nunomel1605) December 1, 2025
Fort de ce titre, le petit gars de la province portuane se lance dans une tâche ardue : remodeler un club historiquement lié à l’aristocratie locale. Le système à trois défenseurs tire sa révérence, alors que cette innovation était plus qu’ancrée au sein de l’ADN lisboète. C’était leur marque de fabrique, au point que l’échec cuisant de João Pereira devienne inexplicable, ce dernier jouant avec ce système avec les équipes de jeunes. Pote et Quenda se retrouvent sur les ailes, entourant Trincão en numéro 10. Pour compléter le quatuor offensif, l’occasion est trop belle pour relancer un attaquant : l’ancien marseillais Luis Suárez. Trop vite abandonné sur la Côte d’Azur, le Colombien a retrouvé le chemin des filets du côté d’Almeria, en Liga 2. Sans surprise, l’homonyme du Pistolero a déjà passé la trentaine de pions, souvent bien placé dans la surface. Une éclaircie au côté de Rui Silva au mercato, les arrivées de Giorgi Kochorashvili et surtout de Fotis Ioannidis (arrivé du Panathinaikos contre 22 millions d’euros) ne faisant pas l’unanimité. De la même manière que le jeu sportinguista ne fait pas rêver grand-monde en ce début d’exercice. Sans être décroché par la machine défensive de Francesco Farioli à Porto, on déplore un certain manque d’idées et de folie dans la capitale. En même temps, difficile de passer à autre chose après que le système Amorim ait renvoyé le club dans le gratin européen. Sans pitié, les fanatiques contestent sa légitimité malgré une campagne très solide en Ligue des champions, sertie d’une septième place et une victoire de prestige contre le Paris Saint-Germain.
« 90 minutes à Alvalade : tout est possible »
Ce sentiment de méfiance perdurera jusqu’au mois de mars, malgré une lutte sérieuse pour le titre et un contenu plus satisfaisant au fil des rencontres. Alors qu’ils attendaient de faire un coup en Ligue des champions contre l’Inter, finaliste malheureux la saison passée, voilà qu’ils devront affronter la sensation Bodø/Glimt. Encore une fois, le petit poucet norvégien fera des étincelles dans son Aspmyra, puisque l’équipe de rêve de Kjetil Knutsen sortira encore une prestation dont elle a le secret. Avec plus de possession qu’à l’accoutumée, l’Étoile du Nord brille de mille feux de par son jeu presque unique, et les différences créées par Jens Petter Hauge et Kasper Høgh. Le bloc médian et les efforts sans ballon auront permis de mettre des petits lionceaux en cage, et s’envoler avec trois buts d’avance. Là, le monde entier croit déjà en un exploit des Norvégiens contre Arsenal, et plus si affinités.
Pourtant, alors que la rébellion envers Rui Borges se met en marche, un autre mouvement prend le dessus. Tous les éléments sont présents pour finir avec la mine déconfite, mais on se met à y croire. L’entraîneur du Sporting, à la manière d’un Luis Enrique après son humiliation contre le PSG au Parc des Princes, ne cède rien à personne. Un message d’espoir lancé en conférence de presse : rien n’est joué. Son goleador Luis Suarez y croit dur comme fer : « Nous y croyons. Nous avons déjà prouvé que nous nous battons jusqu’au bout et que nous pouvons y arriver. 90 minutes à Alvalade nous donneront assez de force pour renverser le score et se qualifier en quarts ». Dans les rues de Lisbonne, on s’attelle à ce que les supporters de Glimt assistent à une contre-soirée qu’ils n’oublieront jamais. Cela passe d’abord par quelque chose que beaucoup attendaient, un technicien qui s’adapte à l’adversaire.

Pourtant à l’origine de nombre de leurs occasions, Glimt se montrera moins intense au pressing de la première ligne de relance… Ce qui avait par exemple mené au but d’Håkon Evjen sur la pelouse de l’Inter.

Souhaitant préserver sa large avance, Kjetil Knutsen rempile pour une animation habituelle sans ballon : un bloc compact où la ligne des milieux se rapproche de celle des défenseurs. Pour les Sportinguistas, il devient alors impossible de casser des lignes, trouver une connexion avec ses intérieurs. Preuve en est, avec Gonçalo Inacio fixant son côté gauche.
Pourtant très attachés à la manière de remporter un match, les Norvégiens ne sont pas dupes. Dans une enceinte acquise à la cause des Lions, il faut éviter de se faire dévorer et de se découvrir davantage. En somme, agresser des petits périmètres, laisser le Sporting venir et coulisser sur les côtés. Rien ne doit perturber la structure de ce 4-3-3. Une stratégie huilée, qui avait déjà causé bien des soucis à l’Inter, sans oublier Manchester City en phase de ligue. Cependant, on retrouvait déjà quelques failles lors du match retour contre les Nerazzurri, que Rui Borges a repéré et même exploité.
Puisque Bodø/Glimt ne laisse aucun espace axial, autant jouer sur les côtés. Cela peut être par des relances longues d’Inacio, qui ne va pas hésiter à toucher Geny Catamo et Pote ou même Maxi Araujo, le latéral gauche ayant multiplié les courses sur l’aile gauche…

Une fois entré dans la moitié adverse des Norvégiens, vient le moment d’étirer leur bloc de par des appels très organisés. Ivan Fresneda, déjà monté d’un cran, appâte Gundersen vers l’extérieur avant de faciliter l’appel en profondeur de Trincão. Ce qui permet une passe lobée plus évidente, et une grosse occasion au bout de trois minutes seulement. Un piqué qui ne trouvera pas les filets… Mais qui avec une action semblable, conduira au 2-0 signé Pedro Gonçalves !


Autre possibilité : casser le bloc par les différences individuelles, notamment d’un Geny Catamo très provocateur. Le Mozambicain peut alors s’immiscer dans le coeur du jeu et dès qu’il a attiré le bloc, renverser en touchant Pote, lancé côté gauche.

Puisque le bloc s’étire pour s’approcher de Pote, l’occasion est trop belle pour Maxi Araujo d’accélérer dans l’intervalle et d’enfin accéder à la surface adverse.

Des consignes appliquées par l’ensemble de l’équipe, preuve avec Nuno Santos et Daniel Bragança (tous deux entrés en jeu) qui vont fixer et appeler dans cette zone précise. Ce qui offrira le quatrième but salvateur au Sporting, dès le début des prolongations.
Une mise en place rôdée, qui se sera accompagné d’un jeu sans ballon fait sur mesure. Les innombrables courses sans ballon de Trincão (modèle sur les 120 minutes), effectuant même des retours de 20 à 25 mètres, ont décontenancé le milieu de terrain de Glimt, permettant de récupérer du ballon. Bien sûr, il va être difficile de recréer un tel contexte contre l’équipe de Mikel Arteta. Déjà car les Lisboètes n’auront pas droit au soutien indéfectible des travées du José Alvalade. Mais aussi car les Gunners, malgré la crainte grandissante d’une énième saison blanche, ne laissera pas autant le ballon dans son chez-lui. Cependant, la prestation au quart de finale aller fut plus acceptable que son déplacement dans le Cercle Arctique, le comportement défensif étant irréprochable dans l’ensemble. Alors quand ce collectif n’a de nouveau plus rien à perdre, qu’est-ce qui peut les empêcher de rêver ?
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