Les Requins bleus et leur diaspora : Cap-Vert le Mondial !

Published by Jérémy Cassarino on

On compte plus de Cap-Verdiens hors du Cap-Vert que qu’à l’intérieur. Avant d’être une équipe de football, les Requins bleus se veulent la métaphore vivante d’un peuple. Un peuple qui a fait de la sodade son sport national — cette mélancolie douce, intraduisible en créole, nostalgie de ce qu’on a laissé ou qu’on n’a jamais vraiment connu. Cet été, pour la première fois, ce peuple a envoyé une équipe à la Coupe du monde.
Photo de couverture tirée de la Fédération des Associations Capverdiennes de France (FACV).

Bubista a regardé le Mondial 1982 sur le seul téléviseur de son village. L’écran était pris d’assaut par tout le petit village de Povoaçao Velha. Il avait douze ans, les yeux rivés sur Falcao et Matthäus, et dans la tête une idée folle pour un gamin d’archipel : y être un jour. Quarante-quatre ans plus tard, Pedro Leitão Brito — dit « Bubista », du nom de l’île de Boa Vista où il est né — a décroché son billet en tant que sélectionneur. Pour comprendre cette équipe, il faut d’abord comprendre le pays qui l’a engendrée. On estime à plus de 800.000 le nombre de Capverdiens résidant à l’étranger. Près du double de la population totale vivant dans le pays, selon les estimations officielles du gouvernement capverdien lui-même.

Une nation dont le centre de gravité est partout sauf chez elle. Cette réalité ne date pas d’hier. Dans Moby Dick, iconique roman de Melville sur les chasseurs de baleines, l’un des héros se trouve être un marin cap-verdien. C’était au XIX siècle. Deux cents ans plus tard, le constat de Michel Cahen, directeur de recherche émérite du CNRS à Sciences Po Bordeaux, est sans appel : « Si l’on fait le total des principales diasporas cap-verdiennes — principalement dans le Massachusetts, au Portugal et en Hollande — il y a plus de Cap-Verdiens à l’extérieur de l’archipel que dans les douze îles. » Partir n’a jamais été un choix. C’est une tradition héritée, gravée dans la mémoire collective avant même d’être vécue individuellement. « L’une des principales ressources du Cap-Vert pendant très longtemps, c’était les remessas, les envois d’argent des émigrés pour leurs familles restées sur place », précise Cahen.

Des diasporas morcelées

Kevin, fondateur du média Requins Bleus, le confirme depuis l’intérieur : « Ça a été très, très important. Comme beaucoup de familles cap-verdiennes, la nôtre est dispersée à travers plusieurs pays — Portugal, Suisse, Luxembourg. Mais malgré la distance, on reste très proches et attachés à nos racines ». La population a principalement immigré aux États-Unis, où se trouverait plus de la moitié de la diaspora capverdienne. Providence, New Bedford, Boston… Des communautés installées sur les bateaux baleiniers, pour ne plus jamais repartir.

Pour un petit pays pauvre qui vit de l’émigration, tenir le choc face à des équipes bien mieux financées et préparées, c’est une victoire de dignité.

Michel Cahen, directeur de recherche du CNRS à Sciences Po Bordeaux

Comme un signe du destin, le premier Mondial des Requins bleus se joue sur le continent américain. Pour reconstruire un édifice éclaté, le dialecte kriolu servira de ciment entre toutes les communautés. « C’est l’une des plus grandes richesses de notre identité. Sans lui, il manquerait quelque chose. Il y a des expressions, des blagues, des façons de parler que seuls nous pouvons comprendre », nous raconte Kevin. Une langue transmise dans les cuisines, portée par la musique — Cesaria Evora l’a exportée depuis Mindelo jusqu’aux scènes du monde entier — et par la cachupa qui mijotait le dimanche dans les appartements de Rotterdam ou de Villiers-le-Bel. Mais la diaspora évolue, et avec elle ses liens. Michel Cahen l’observe depuis ses recherches : « Il y a des émigrés aux États-Unis à la troisième ou quatrième génération quine savent plus le créole, ou ils ont un nouveau créole qu’on appelle le  Crioulo-English, un mélange de créole et d’anglais. »

Ce qui maintient pourtant les liens, c’est parfois aussi banal qu’un billet d’avion. « Avant, pour aller de Boston à Praia, il fallait passer par Lisbonne. Maintenant il y a des lignes directes qui vont du Canada aux Açores, et des Açores au Cap-Vert. Un jour, j’étais dans la salle d’attente de l’aéroport des Açores et je me demandais pourquoi il y avait tant de Cap-Verdiens. C’est parce que c’est beaucoup moins cher qu’avant. » résume Michel Cahen. Ceux qui font encore leur carnaval à Boston, qui ont leur radio communautaire, qui continuent à manger la cachupa — même au bout de la troisième génération, preuve que cette diaspora vit. « Je me sens chez moi. Le Cap-Vert est l’un des rares endroits où je n’ai jamais ressenti cette impression d’être un touriste. À chaque voyage, il est parfois plus difficile de partir que d’y arriver », confie Kévin.

Des Requins venus d’ailleurs

Il y a quelque chose de profondément capverdien dans la façon dont cette équipe s’est construite. « Les Cap-Verdiens ont toujours gardé d’excellentes relations avec le Portugal », note Michel Cahen. Dans les foyers de l’archipel, « les uns brûlent d’amour pour le Benfica de Lisbonne, les autres pour le Sporting ». Ce lien avec le football portugais n’est pas seulement question de nostalgie, c’est aussi un vivier naturel. Une partie des joueurs qui ont fait des merveilles au Mondial étaient déjà des professionnels en poste au Portugal. Plusieurs joueurs aux racines de l’archipel ont fait le choix d’autres drapeaux au fil des années — Nani, Rolando, Patrick Vieira. Des carrières construites ailleurs, sous d’autres couleurs. Ceux qui ont dit oui portent le poids de ce choix autrement.

Le Cap-Vert influence le monde.

Comme le souligne Cahen : « Des footballeurs de la diaspora acceptent de jouer pour l’équipe nationale alors qu’ils ont certainement d’autres passeports en poche. » Ryan Mendes a disputé à 36 ans la compétition la plus prestigieuse de sa carrière. Présent en sélection depuis 2010, il est le joueur le plus capé et le meilleur buteur de l’histoire du Cap-Vert avec 94 sélections et 22 réalisations. L’ancien ailier de Lille a tout traversé — les premières CAN, les quarts de finale, les désillusions. Peut-être même les scandales, avec cette accusation d’agression sexuelle envers une femme en mars dernier. Il y a aussi Logan Costa, défenseur central de 25 ans né à Saint-Denis, évolue à Villarreal après être passé par Toulouse — seul joueur de la liste dans un des cinq grands championnats européens. À ses côtés, Steven Moreira, né à Noisy-le-Grand, formé à Rennes, aujourd’hui au Columbus Crew : « C’est une immense source de fierté. Même des personnes qui ne suivent habituellement pas le football ont regardé les matchs. On l’a vu dans les fan zones à Praia comme partout dans le monde », en sourit Kevin.

Et pour Michel Cahen, ce qui s’est passé sur les pelouses américaines dépasse largement le cadre sportif  : « Ce n’est pas que du football. Pour un petit pays pauvre qui vit de l’émigration, tenir le choc face à des équipes bien mieux financées et préparées, c’est une victoire de dignité. »

La onzième île

Il y a une question qu’on pose à tous les Cap-Verdiens de la diaspora, celle qui fait toujours un silence avant la réponse : c’est quoi, la onzième île, celle qui paraît inhabitée ? « C’est la diaspora. On pense souvent à Lisbonne parce qu’elle accueille une immense communauté capverdienne, mais il y a des « petits Cap-Vert » partout : à Rotterdam, Boston, Nice, Luxembourg, Genève. Au final, le Cap-Vert ne se résume pas à ses dix îles. Il y a aussi cette immense communauté dispersée à travers le monde qui continue de faire vivre la culture, la langue et l’identité capverdiennes. Pour moi, la diaspora est véritablement la onzième île », conclut Kevin.

Trois matchs, trois nuls, une performance historique de Vozinha et pas la moindre défaite. Le Cap-Vert n’a marqué que dans un seul match, mais il n’a jamais rien lâché — et c’est suffisant pour rejoindre l’Argentine en seizièmes. Au point où José Maria Neves, président depuis 2021, lâche sans vergogne : « Nous avons 100% de chances de gagner contre l’Argentine. Nous sommes allés à cette Coupe du Monde pour écrire notre PROPRE DESTIN, c’est-à-dire affronter les champions. On peut les battre 1-0. » Doux rêve de fan, mais symbolisant une équipe de cœur qui fait du beau et du grand avec ce qu’elle a, des joueurs maladroits devant mais un cœur immense qui tentera, face à l’Argentine, de réaliser le plus grand exploit de son histoire — pour les fantômes du passé et les générations de demain.

Propos recueillis par Jérémy Cassarino. 


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