Les oubliés du Champ de Mars
On aurait aimé un moment magique, dans la foulée du succès de Luis Enrique. Internet, la télévision, les militants : tous ont cherché à donner une image positive de l’évènement. Le tout à contre-courant des faits : la célébration du Champ de Mars a laissé des gens sur le carreau et aurait même pu tourner au drame. Pensées sur cette journée faite de paillettes artificielles.
Écrit par Mathieu Plasse, le dos cassé au Champ de Mars.
Faire la fête en France est devenu un vestige du passé. Tout le monde se trouve sur ses gardes à cause de la paranoïa et la dérive sécuritaire dans lequel est tombé le pays ces dernières années. Le peuple se déchire et ne fait plus la nuance pour passer du temps agréable avec n’importe qui. Mais surtout, le plus important, ces moments de grâce se trouvent désormais hors de prix, excluant d’innombrables personnes. Alors, quand c’est un « 0 » qui s’affiche à côté de la facture, on peut s’assurer qu’il y aura une grosse affluence. Ce qui explique le succès explosif de la Fête de la Musique, ces dernières années. Et pourquoi les rues sont bondées pendant des heures pour du football. Forcément, lorsque le Paris Saint-Germain privatise le Champ de Mars pour toute une après-midi après la deuxième étoile, la capitale vit quelque chose d’intense. Avoir vu tous les matchs de Stéphane Sessegnon, être un fan de foot ou même du PSG n’est pas obligatoire pour s’y rendre. Le principal demeure la vibe qui en résulte.
Il est 14 heures passé lorsque nous nous rendions au lieu de la célébration, déjà surplombé par des maillots bleus à la bande rouge. Ou d’autres couleurs d’ailleurs, qu’il soit blanc, noir estampillé Jordan, floqué « Kang » (sûrement en lien avec la présidente de l’OL) ou d’autres termes passablement drôles que l’on voit passer sur Snapchat. Tout le monde est là. Les barrières, en nombre, font aussi leur apparition. Une queue démentielle dessine les lignes de l’Avenue de Suffren, le long du trottoir. Vivacité d’esprit que de les doubler et s’adresser au premier CRS venu, qui nous informe que l’accès par cette avenue est saturé. La gueule des badauds qui attendent une heure dans la file devait être succulente. Vitesse supérieure enclenchée en direction de la Place Joffre, accueillant l’Ecole Militaire et sa fameuse porte dont on attendait l’ouverture. Moment de suspense, alors que les barrières sont encore fermées mais l’accès nous est autorisé. Après avoir passé des contrôles très peu regardants et attendu sur la voie nous donnant une vue superbe à la Tour Eiffel, nous entrons sur le Champ de bataille. Ô surprise, il est encore loin d’être rempli, et nous voilà à quelques mètres du tapis rouge. Celui liant l’école militaire à la dame de fer et la petite estrade des vainqueurs où chacun soulèvera la coupe. Le chrono se lance.
Après l’heure, ce sera jamais l’heure
15 heures. Tout le public se met déjà en transe, commence à chanter les sons que passent les premiers DJ, ayant l’avantage du choix. Freed from Desire, Matuidi Charo, ou encore le « GRAAAAAAAAAAAAAAAAAH » de Triangle des Bermudes qui résonne encore dans nos glottes. Les gens chantent, se découvrent, discutent de la finale très relevée qu’ils ont vue hier contre Arsenal. Sur les grands écrans, on nous remontre la victoire menant à la deuxième étoile, on rejoue un peu les émotions que l’on a vécu devant Canal+ (ou M6, comme vous voulez). Bonne humeur qui nous fait dire que tous les trucs que l’on voit à la télévision, toutes ces ondes négatives, sont du flan. Point négatif, la sécurité semble déjà débordée alors que rien ne se passe, capable de donner des bouteilles d’eau seulement quand certains font des malaises. Comportement qui a bien changé depuis les Jeux Olympiques.

Bon, faut quand même reconnaître que ça donne de sacrées images.
Malheureusement, comme dans beaucoup de figures, l’ennemi principal demeure le temps. Les minutes passent, les DJ s’enchaînent. Des moins bons (un dénommé « Myd » qui porte bien son pseudo, ce dernier repassant des sons qu’on a déjà entendu avec un mixage de piètre qualité), à Feder qui réveilla un peu la scène, en passant derrière Offenbach dont personne n’en avait rien à carrer. Entre ces performances mi-figue mi-raisin, s’insère un speaker dont nous tairons le nom (déjà, parce que personne ne le connaît). Personne n’aura envie de le connaître après le bal, de par ses interventions inintéressantes et répétitives, à utiliser des éléments de langage une vingtaine de fois, criant « Back-to-back » ou « deuxième étoile » à tout va. Le public perd le fil, faisant moins de bruit que le film de Vincent Cassel avec Mister V, supporter du PSG depuis le berceau. Jusqu’à que ce petit génie, au bout de deux heures d’attente sans jamais communiquer auparavant, vienne dire que « les joueurs arriveraient dans un peu plus d’une heure ». Et oui ! Quand les joueurs partent de Budapest à 13 heures, c’est clair qu’ils vont mettre un peu de temps à arriver. Une info qui avait été divulguée si l’on suivait ce moment avec assiduité. Pas vraiment le cas de la foule amassée cet après-midi. La nouvelle fit l’effet d’un coup de massue, au point où personne ne sera réactif à partir de là. On a beau remettre « I will survive » pour la quatrième fois, le clip de la finale ou même la célébration de l’an dernier, rien n’y fait. Ce qui ne s’arrangera pas avec le temps.
Le speaker de la planète Astroworld
17 heures. Enfin on a des nouvelles des joueurs, qui auraient pu faire un deuxième vol de la Malaysia Airlines sans qu’on soit mis au courant. Un vol plus tranquille cependant, puisque les Champions d’Europe atterrissent à Roissy, Marquinhos empoignant le trophée aux côtés de Nasser. De quoi accentuer l’impatience, le temps qu’ils montent dans leur bus aux vitres teintées. Voir ce grand vaisseau remonter Roissy, Villepinte, porte d’Auteuil, rajoute une excitation palpable. Au point de se faire bousculer dans le dos et de devoir protéger sa place en ayant la même posture qu’Eden Hazard. Des mots fusent, des débiles se mettent à passer entre les lignes, qu’importe s’ils passent au-dessus de mères de famille. Un phénomène beaucoup trop habituel. Heureusement, pas trop de grabuge du point de vue de l’auteur, ayant eu de la chance d’être à côté d’un nouvel ami d’un mètre 95. La pluie cède la place au soleil pendant une demi-heure, ce qui a le don de nous resserrer un peu plus, le public et l’étau.
18 heures, heure du crime. Le speaker s’est barré pendant quinze minutes au lieu de faire son taff de manière médiocre. Le monde commence à le huer, lui intimer de « fermer sa gueule ». La hype présente depuis des lustres laisse place à une certaine hostilité, comme un concert de Lauryn Hill. Mais rien de grave, puisque les joueurs sont enfin dans la place. Enfin, le temps d’attendre encore quelques plombes pour que la grande porte placée pour l’occasion puisse s’ouvrir. Il doit être sur les coups de 18h10 quand le pingouin au micro vient placer ces quelques mots : « je ne vous invite pas à le faire, mais si jamais vous sautez la barrière, respectez les mecs de la sécurité ». Seuls quelques enfants sont autorisés à passer au-dessus, afin de pouvoir check leurs idoles. Avant d’être rejoint par une centaine de personnes au mètre carré, grimper sur les estrades et surtout créer une gigantesque bousculade. Les gens de la sécurité, payés pour que cela n’arrive pas, ferment les yeux.

Quelques minutes suffisent pour transformer ça en champ de bataille.
En premier lieu, on se rend compte qu’on ne pourra pas voir la parade, faute aux gens montés sur l’estrade, regardant d’un œil méprisant ceux qui étaient restés sur la terre ferme. Même du point de vue des écrans géants, ce n’était pas jouable. « Pour éviter d’être complètement écrasée, j’aide un petit et je passe par-dessus mais ma cheville est restée bloquée. Il y avait tellement de gens qui poussaient que j’ai eu peur de la casser. Au passage des joueurs, y a eu un second mouvement qui a fait que j’ai failli perdre mes lunettes. On s’en est sortis avec mon petit frère, mais on a quand même été choqués ! », nous relate Maryline, présente au Champ de Mars. Mais ma deuxième vision sera cette blonde, recroquevillée, en pleine crise de panique aux côtés de son amie qui fait tout pour qu’elle se relève. Je lui ai pris la main, relevée et tirée à l’inverse d’une foule qui se compactait de plus en plus. J’ai sûrement sauvé une vie. Avec mon ami qui m’accompagnait durant des heures, on a pris la décision de partir. Pile au moment où les héros passaient à notre spot, au vu des fumigènes et des cris qui se multipliaient. En sortant par la grille de secours, on se rend compte qu’on n’est pas les seuls. Au contraire, à peine sont-ils arrivés sur le tapis que l’on a été rejoints par des milliers de personnes. Pourquoi ? « On est restés des heures, tout ça pour ne rien voir », confiait une passante qui ne manquait pas de conclure par « Champions d’Europe, bordel ! ». Certains parents ont perdu leurs gosses pendant de longues minutes, emportés par la foule ; il y eut sûrement de nombreux blessés durant ces quelques minutes. Il ne peut en être autrement, étant donné que ce mouvement s’est prolongé sur une quarantaine de mètres.
Ainsi, il n’y aura pas d’images de cette parade. Tout comme un grand nombre qui n’a pas pu dire à Kvaratskhelia que ის შესანიშნავი ფეხბურთელია. Même dans une fête où tout le monde était convié, il y aura eu un millier de cloportes qui s’est attroupé et qui a été récompensé, juste pour faire de belles images sur W9. Le reste ? Rentré à la maison. Au-delà de cette lutte pathétique, de ces incompétents notoires qui ont manqué d’avoir du sang sur la main, il y a quelque chose de plus révoltant : l’indifférence. Quelques minutes plus tard, on aura un papier de France Info pour nous dire que c’était trop bien d’attendre quatre heures pour taper dans la main de Mayulu. Ou Dave Appadoo et Jano Resseguié se rassemblant sur la communion à la française, en direct des studios de RTL. Ou même les comptes Twitter certifiés de « gauche » qui viendront nous certifier que oui, oui, il n’y a eu aucun incident durant cet après-midi, et vlan les racistes ! Tout ça pour servir un plan, un storytelling ou toucher une misérable pige. L’expérience des gens, parqués comme du bétail à attendre des plombes pour qu’ils fassent leur défilé, passera à la trappe. Surtout pour qu’au bout du compte, le happening dure vingt minutes avant de filer à l’Elysée. Le temps que Macron sorte un discours fort mauvais, avec la tête des mauvais jours de Luis Enrique en arrière-plan. Mais bon, tout ce qu’on aura raconté n’est que palabres, rendez-vous le 20 juillet pour critiquer les gens qui célèbrent en banlieue après la 3e Coupe du monde.
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