Vu du Stade : Yémen – Liban, des cendres sous le cèdre

Published by Sami Hammoud on

Pour ce troisième épisode de « Vu du Stade », nous nous sommes envolés vers l’Asie, au Grand Hamad Stadium de Doha. 4 juin 2026, dans la fournaise qatarie, le Yémen et le Liban se disputent le dernier ticket d’accession à la Coupe d’Asie 2027. Une rencontre cruciale sur terrain neutre, une vraie finale pour deux équipes aux trajectoires opposées. Plongée dans un match à haute tension, à la fois refuge et symbole d’unité pour deux peuples plongés dans l’horreur de la guerre au quotidien.

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Alors que le mercure culmine à 39 degrés, seule une légère brise venue du Nord – le Shamal – apporte un peu de fraîcheur aux 22 acteurs et aux quelques milliers de spectateurs dans les tribunes. Majoritairement composé d’expatriés résidant au Qatar, la tribune prévue pour ce match était relativement bien garnie pour ce match. On comptait davantage de supporters libanais, la diaspora étant l’une des communautés étrangères les plus influentes dans l’émirat – même si les Yéménites n’étaient pas en reste. Les deux camps ont pu bénéficier d’un « Supporter Club » dédié, initiative du comité organisateur – le LOC – qui fournit drapeaux et chants collectifs, pour ambiancer des travées fréquentées par des occasionnels plus que par des aficionados. Une manière de transformer une tribune d’expatriés en quelque chose de semblable à une ferveur populaire.

Autour de moi, des familles venues supporter leur pays, et ici et là de simples spectateurs neutres venus chercher du divertissement en cette veille de week-end. C’est le cas d’Achraf, mon voisin de tribune, originaire du Bangladesh : il est simplement venu apprécier le spectacle, attiré par un ticket à moins de trois euros et un match international à enjeu. Le foot qu’on aime. Des deux côtés, l’excitation est palpable. Tous croient dur comme fer à la qualification – d’autant que le match aller, disputé il y’a près d’un an, s’était soldé par un stérile 0-0.


Le simple fait que ce match se dispute sur terrain neutre trahit l’instabilité que traversent à la fois le Liban et le Yémen, sous des formes différentes mais toutes deux aux répercussions tragiques. Au Liban, la guerre fait rage depuis des décennies, entrecoupées par une accalmie suivant une reprise encore plus dure que la précédente. La reprise du conflit avec le voisin israélien depuis octobre 2023 impacte profondément le pays et la société libanaise, mais aussi le football. L’antre historique des Cèdres, le stade Camille-Chamoun, a accueilli moins de cinq matchs depuis le 4 août 2020 et l’explosion au port de Beyrouth qui l’avait fortement endommagé.

Depuis, la guerre prit le dessus et le stade est aujourd’hui un centre d’accueil pour les réfugiés fuyant les bombardements quotidiens et l’invasion de l’armée israélienne au Sud Liban. En effet, plus d’un million d’habitants – un cinquième de la population libanaise – ont été contraints d’abandonner leurs foyers et trouver refuge dans des écoles ou des stades, comme au Stade International de Saïda, l’un des plus grands du pays. Depuis la reprise des hostilités, le championnat a subi de nombreuses interruptions, ce pour la troisième saison consécutive : la saison 23-24 achevée avec des matchs relocalisés, la 24-25 suspendue dès la deuxième journée avant de reprendre sous un format condensé et la 25-26 interrompue en février dernier (le championnat n’ayant repris que le 10 mai).

Le Yémen plie mais ne rompt pas 

Disputé dans le cadre du troisième tour qualificatif à la Coupe d’Asie 2027, le dernier match de qualifs oppose le Liban, leader du groupe, et son dauphin le Yémen. Les Cèdres comptent deux points d’avance sur leurs poursuivants et un nul leur suffirait pour valider une troisième participation consécutive. Les Yéménites courent quant à eux après leur deuxième participation en phase finale et sont en pleine confiance depuis quelques matchs, avec Nasser Al Gahwashi en pleine forme. Emmené par le sélectionneur algérien Nourredine Ould Ali depuis 2024, le pays progresse et aborde ce match en confiance. Les Libanais, malgré leur avance comptable au classement, n’arrivent pas avec cet avantage. En janvier dernier, la fédération décide de se séparer de Miodrag Radulović après l’élimination en phase qualificative de Coupe arabe. Madjid Bougherra, vainqueur de la compétition en 2021, est nommé en remplacement et cette rencontre est donc sa première en tant que sélectionneur des Cèdres, challenge de taille. Prévu pour être joué le 31 mars dernier, il a dû être reporté suite à la dernière instabilité géopolitique, frappant la région depuis le 28 février.

Y a de quoi être épuisé devant tant de tumulte.

Sur le terrain, peu de surprises. On retrouve le taulier de Tyr et capitaine des Cèdres Mohamad Haidar – ailier de 36 ans, 96 sélections -, le meilleur buteur des éliminatoires Nasser Al-Gahwashi ou encore Leonardo Shahin, jeune libanais de 22 ans  qui brille sur les terrains de D2 suédoise (7 buts en 10 matchs sous les couleurs du IK Oddevold). Le match débute par une domination relative du Liban, qui contrôle le ballon et se procure les actions les plus franches dans la demi-heure. Puis soudainement, le Yémen prend le contrôle du match, se projette vers l’avant et profite des largesses défensives des Cèdres en fin de première période. De manière surprenante, les joueurs libanais ont donné l’impression de réduire leurs efforts. Plus d’espaces se sont créés dans l’entrejeu, beaucoup de passes ratées et la défense a souvent été prise dans son dos par les appels d’Al-Gahwashi et Sabarrah. Seul le latéral droit Hassan Farhat a semblé en maîtrise défensivement ce soir, contenant les assauts sur son côté du terrain pendant toute la première période.

Dans les tribunes, l’inquiétude monte parmi les supporters libanais. On ressent la fébrilité de l’équipe, laissant s’installer le doute. Le Liban réplique alors par de longs ballons devant, sans grand succès, et la dynamique s’inverse définitivement. À la pause, les visages libanais sont fermés. Quelque chose semble s’être cassé sur le terrain après la demi-heure de jeu. Ce qui devait être la gestion d’un match à ne pas perdre ressemble déjà à une équipe proche du naufrage.

Al-Gahwashi fait chuter les Cèdres

Dès l’entame de la seconde période, les Cèdres reculent, les contre-attaques ne sont accompagnées que par deux ou trois joueurs . L’un des symboles de cette retraite désorganisée est le refus de jouer vers l’avant du capitaine Haidar à plusieurs reprises. Le script est le même : récupération, contre-attaque, décalage vers Haidar sur l’aile droite qui fixe le défenseur et… rien. Une image telle vaut 1000 mots. À la 58e minute, corner frappé au second poteau mal repris par le défenseur libanais Shour, ça passe à quelques centimètres du poteau droit d’Aman alors que le but était ouvert, et c’est le premier très gros frisson de la soirée dans les tribunes.

Un tournant car quatre minutes plus tard, Walid Shour relance un ballon de la tête dans l’axe (« pas dans l’aaaaaaxe ») intercepté par Qassem qui transmet à Al-Gahwashi et qui conclut superbement son duel face au gardien. Une juste récompense de la domination yéménite. Avec ce but, le Liban se trouve dos au mur et doit impérativement se réveiller. Mais cela n’arrivera jamais. Pas de hausse de rythme, ni changement d’approche, et ce pour tout le reste du match. À dix minutes du terme, le public venu supporter le Liban hue ses joueurs au vu de leur manque de réaction. À la 85e minute, Al-Gahwashi (encore lui) a au bout de son pied droit la balle du 2-0. Super combinaison avec Al-Dahy pour que le buteur se retrouve en position de frappe à dix mètres des cages, mais sa reprise de volée s’envole dans le ciel. Quelques minutes plus tard, l’attaquant de Kazma (Koweït) portera le coup fatal celui de la délivrance, à nouveau seul face au gardien.

L’arbitre n’a pas sifflé la fin du match, mais les tribunes libanaises se vident déjà, seuls les Yéménites donnent de la voix pour féliciter leurs joueurs qui viendront communier avec eux en fin de rencontre. Une victoire méritée tant sur le match et la dynamique récente, le Yémen a été incisif tout le match et a démontré son envie de triompher. Le double buteur du soir, en interview d’après-match aux micros de nos confrères d’Al Kass TV déclarera : « Nous sommes venus avec un seul objectif ; la victoire ou rien. C’était un match difficile mais grâce à Dieu nous n’avons pas déçu nos fans. C’est une joie indescriptible. »

Le ballon rond comme refuge

Cette soirée noire dans la ville de Doha servait comme un rappel, comme si le ballon rond ne pouvait pas pallier tous les drames vécus ces dernières années. Pensée émue pour Mustapha Gharib, milieu de terrain de 38 ans et capitaine du club de Shabab Baalbek, qui venait de fêter sa montée en première division trois semaines plus tôt. Il sera tué par un bombardement israélien le 11 mars 2024 dans le lounge du club, le Aadeh, un espace de partage et de convivialité pour tous les membres de l’équipe. Le bombardement a eu lieu alors que le groupe était supposé se retrouver pour y passer la soirée. Des mots du coach Ali Hassen quelques jours plus tard, rapportés par nos confrères de L’Orient le jour : « si la frappe avait eu lieu quelques minutes plus tard, les trois quarts de l’équipe auraient été sur les lieux ». Mustapha Gharib n’est malheureusement qu’un nom parmi des milliers disparus depuis la reprise du conflit, et des millions de personnes impactées au quotidien.

Aujourd’hui, le football passe au second plan pour le peuple libanais qui subit les horreurs de la guerre depuis plusieurs années. Pour autant, cela reste une échappatoire, un souffle de légèreté et dans certains cas un symbole d’unité. Alors que les dissensions entre les multiples factions religieuses au Liban s’accentuent et que le spectre d’une nouvelle guerre civile inquiète, l’équipe nationale en particulier est un symbole d’unité, de fédération derrière une cause commune, loin des préoccupations du quotidien. Cette grosse contre-performance, explicable de par le contexte chaotique du football local, n’aidera pas à améliorer le moral du peuple.

Ils sortent le drapeau dès qu’ils gagnent, ces Yéménites.

Au Yémen, le conflit dure depuis près de dix ans et a coûté la vie à de milliers de personnes déjà. La fédération yéménite a déclaré que « près de 99% des infrastructures sportives sont détruites ». Le championnat national ne s’est tenu qu’à quatre reprises ces seize dernières années, dans des conditions très précaires. Mais la passion du football se fait plus grande, de nombreux joueurs de la sélection jouent encore au pays du mieux qu’ils peuvent, et parfois au péril de leur vie. L’une des histoires les plus marquantes reste le déplacement au rassemblement de juin 2015 qui se tenait déjà au Qatar. La guerre fait rage dans la capitale, bombardée quotidiennement par les forces armées saoudiennes, et ni la route, ni l’aéroport ne sont des moyens de transports sûrs.

Pour rejoindre ses adversaires, la fédération yéménite dût embarquer sur un bateau afin de traverser le détroit de Bab al-Mandeb en direction de Djibouti. Treize heures de navigation pour rejoindre le continent africain avant de s’envoler vers Doha. Des conditions extraordinaires, afin de maintenir une lueur d’espoir pour tous les passionnés de football du pays. Ce match au Grand Hamad Stadium, c’est aussi plus que du football. C’est deux peuples meurtris qui trouvent, en l’espace de 90 minutes un échappatoire à l’horreur des conflits armés. Pas de bombes, pas de déplacés. Juste un ballon, deux équipes et des tribunes qui chantent à l’unisson. Et si le Joyeux Yémen se jaugera dans une poule relevée l’hiver prochain (Corée du Sud, Vietnam et Émirats arabes unis, NDLR), on peut être sûr qu’une étoile continuera de briller dans le ciel de San’a’.


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