Sous la samba, la grenade – Comment les Brésiliens arrivent-ils encore en masse au Shakhtar Donetsk ?

Published by Mathieu Plasse (FDM) on

Le Brésil, sa samba, sa nature et bien évidemment son football, ses joueurs devenus légendes et ses cinq Coupes du monde. Pourtant, depuis de nombreuses années, l’un de leurs plus gros points de chute est : le Shakhtar Donetsk, dans la froideur et la guerre ukrainienne. Une guerre qui n’aura pas empêché la profusion de joueurs sud-américains, contre toute attente.

Quatre ans déjà, que les forces russes pénétrèrent à l’Est de l’Ukraine. Lors d’une attaque militaire considérée comme la plus importante en Europe au XXIᵉ siècle, l’« Armiya » bombarde Kiev au matin du 24 février 2022. Une agression prévisible pour nous, spectateurs impuissants, puisque Vladimir Poutine annonça trois jours plus tôt reconnaître l’indépendance des républiques du Donbass. Les plus connues étant celles de de Lougansk (RPL) et de Donetsk (RPD), deux grandes villes d’un oblast historiquement marqué par cette dualité russo-ukrainienne. Quand les locaux souhaitent avoir plus de pouvoir, estimant qu’il se trouve bien trop centralisé à Kiev, l’opposition y voit un moyen d’amoindrir le pays en s’emparant d’un état déjà russifié.

Dans la cité de deux millions d’habitants, un endroit risque d’être vide pour l’éternité : le Donbass Arena, infrastructure ultramoderne pouvant accueillir 50.000 personnes et onze mineurs. Un surnom parfait pour les joueurs du Shakhtar, provenant d’une ville dont le nom signifie « bassin houiller du Donets ». Dès la guerre du Donbass ayant éclaté à l’automne 2014, on les verra jouer dans le stade du Karpaty Lviv, à Kharkiv ou même dans le stade du Dynamo Kyiv (son éternel rival !)… avant de revenir à son premier bailleur. Soit douze ans sans faire le moindre match à domicile. Situation encore plus cauchemardesque pour les matchs de Coupe d’Europe, l’UEFA ayant interdit tout match continental de se jouer en Ukraine depuis plusieurs années. « Tu dois faire huit, neuf heures de bus de l’Ukraine jusqu’à Cracovie puisque c’est là-bas qu’ils jouent leurs matchs de Coupe d’Europe à domicile. Quand ils jouent à l’extérieur, ils doivent quand même prendre le bus jusqu’en Pologne pour ensuite prendre l’avion… », nous raconte Franck Henouda, grand spécialiste du club.

Aux origines de Prudentopolis

Dans ce contexte, on peut se dire que le grand Shakhtar a fini par péricliter à l’image de très nombreux clubs de l’Est. Détrompez-vous, puisque la bannière orange et noire flotte encore aujourd’hui pour une demi-finale de Conference League. Un dernier carré qu’ils avaient déjà atteint en 2020, lors d’un Final 8 d’Europa League où ils prendront cinq pions de la part de l’Inter dans l’enceinte vite de Köln. Une manita avec les Nerazzurri dans un stade allemand, pas sûr que ça se soit reproduit depuis… Pire encore, le club de Donetsk arbore encore plus de brésiliens qu’à l’époque car là où celui des années 2000-2010 jouait avec Razvan Rat et l’immense Darijo Srna, voilà que les jeunes Pedro Henrique et Vinicius Tobias (passé deux ans par la Castilla) détonnent sur les côtés.

Une histoire d’amour qui a fêté ses vingt ans déjà, datant de l’époque où Rinat Akhmetov (magnat du charbon à la tête du club depuis trente ans) voulait rivaliser avec le Dynamo. L’objectif est clair : conquérir l’Ukraine, puis l’Europe. Première étape en mai 2004 en embauchant un certain Mircea Lucescu. En voilà une bonne idée ! Akhmetov sait ce qu’il fait en prenant celui qui fait gagner la Süper Lig au Besiktas l’année précédente, et au Galatasaray l’année d’avant. Il engage un entraîneur d’élite, porté d’un relationnel et d’une vision remarquables. Dans sa belle carrière de joueur, Lucescu a affronté le Brésil en poules du Mondial 1970 et va développera là un véritable amour pour ce football. Fluminense sera même convaincu de l’acheter, mais les Ceaucescu et leur “République” socialiste n’étaient pas tellement d’accord.

La fine équipe. (Franck Henouda se trouve en haut à droite de l’image)

Cette lubie pour le football brésilien, réputé spectaculaire et technique, pourrait selon lui se mélanger avec les joueurs ukrainiens, réputés plus physiques et solides défensivement. Exemple avec Tymoshchuk, Chyhrynskyy, où encore Nesmachny et Ruslan Rotan… Ça tombe bien d’ailleurs, puisqu’à l’époque, il te fallait aligner cinq ukrainiens par match. Cependant, ramener des brésiliens, c’est bien mais encore faut-il les trouver et aussi qu’ils acceptent de venir dans un championnat assez inconnu. C’est là qu’intervient Franck Lobri Henouda. À l’origine travailleur pour le Club Med, ses nombreux voyages vont lui faire tomber amoureux du pays de l’ordre et du progrès, mais aussi lui faire rencontrer du footballeur. En particulier le grand Jairzinho, rencontré dans un restaurant qu’Henouda avait-lui-même ouvert. La légende de l’OM lui demandera s’il était possible d’exporter trois jeunes footballeurs pour la France. L’intermédiaire contacte alors l’AS Cannes, sans succès. Dommage, la Croisette vient de rater Djalminha, Marcelinho Carioca, et un certain Ronaldo Nazario de Lima.

Se lançant comme agent de clubs par la suite, le fameux Taffarel croisera sa route et se voit tenté de partir au PSG mais Bernard Lama vient d’y effectuer son retour. Puis c’est là que naîtra l’histoire d’amour avec « Il Luce ». « Lucescu, ça a été mon mentor dans le football. J’ai commencé à rentrer dans le milieu du foot grâce à son arrivée au Galatasaray vers 99, 2000. J’étais déjà là avec Fatih Terim quand je lui avais ramené Taffarel. C’est lui qui m’a pratiquement tout appris : regarder des gamins ou des talents venant d’un cran en-dessous, ce qui a fait ma carrière au final. », l’agent rendant hommage à un ami nous ayant quitté très récemment. Quand le Roumain arrive au Shakhtar, qu’il sait la fortune d’Akhmetov, l’heure est venue de travailler sur un système vertueux. Amener des jeunes brésiliens à bons prix, veiller à ce que ces brésiliens participent au succès du club puis les vendre s’il y a une grosse offre. Puis recommencer en montrant que cela fonctionne. Et ça fonctionnera pour les Bernard, Brandao, Elano, Douglas Costa ou encore Luiz Adriano… Ce qui fera pleuvoir les titres, aussi bien au pays que la toute première Europa League, en 2009 contre le Werder.

Toutes ces personnes de l’ombre présentes pour que l’adaptation de ces brésiliens se passent bien, ça coûtera peut-être 10.000 euros en salaires, mais ça va peut-être te ramener 50 millions à l’avenir !

Franck Logbi Henouda

Amener ces jeunes sudam par troupes a permis deux choses. Déjà, les souder entre eux car arriver en petits étrangers dans un pays à mille lieues de ta culture rapproche inévitablement. Ensuite, l’encadrement millimétré de Papa Lucescu et des petites mains permet de leur éviter le dépaysement. « Là-bas, il y a des personnes spécialisées rien que pour eux, entre un adjoint présent rien que pour eux et une dans les bureaux pour s’occuper de l’administratif. Ça coûtera peut-être 10.000 euros en salaires, mais ça pourra peut-être te ramener 50 millions à l’avenir », nous garantit Franck Henouda. Preuves étant avec les quarante millions perçus pour Fernandinho par Manchester City, ou les trente briques du regretté (non) Anzhi Makhachkala pour dégoter Willian. En plus de Lucescu parlant couramment portugais, des traducteurs sont à leurs disposition 24 heures sur 24. Dans les deux sens. « Aujourd’hui, tous les ukrainiens du Shakhtar peuvent parler 20-30 mots en portugais pour que l’équipe se comprenne mieux. », nous assure le Franco-Algérien.

Guerres et Paix

Mircea Lucescu quittera l’Ukraine avec un titre de Chevalier d’Ordre du Mérite accroché au polo, douze ans après avoir lancé la construction de « Little Brasil ». Le pays est déjà tiraillé par le conflit avec les séparatistes mais toute l’Europe s’est mise à reconnaître l’efficacité du label Shakhtar. Entre joueurs révélés au grand public et servant dans les plus gros clubs et joueurs de devoir comme Ilsinho, Jádson et Alan Patrick. Certains resteront même assez longtemps pour décrocher une cape avec la sélection ukrainienne, à l’image de Marlos ou Junior Moraes.

Quand arrive la décennie 2020, le Shakhtar se retrouve confronté à un autre problème. Les gros clubs européens n’attendent même plus que les jeunes pépites sud-américaines percent dans un club intermédiaire. Il les arrache directement à leur cocon. La guerre ne permet pas de s’épanouir facilement, aussi. « Ce serait mentir de dire que les mecs ne s’inquiètent pas, concède leur grand manitou. Mais les mecs vivent près d’une station balnéaire, loin du Donbass ou du conflit tel qu’il est aujourd’hui. Les jeunes ukrainiens s’attellent aussi à ce qu’ils se sentent bien, à les rassurer. C’est pas optimal, mais tout est beaucoup plus safe comparé à il y a quatre ans. » Sur le coup, difficile d’être convaincant, sachant qu’Akhmetov perd bon nombre de ses entreprises à petit feu. Obligés de se serrer la ceinture, Donetsk vise une autre stratégie. « Ils ont fait « à la portugaise » : amener des joueurs à bas prix, servir de clubs intermédiaires puis les vendre à gros prix », souffle le natif de Port-Marly. De quoi amener des gars comme Newerton ou Eguinaldo, mais qui n’ont pas vraiment le niveau de ses prédécesseurs et qui restent bloqués à la salle d’embarquement.

Arda a un truc extraordinaire, c’est que c’est un Turc. Du coup sur pas mal de sujets, c’est un peu comme si c’était un brésilien.

Franck Logbi Henouda, sans frontières

Le temps de se remettre à flots, cette voie va vite être lâchée pour revenir à ce qu’ils savent faire. Problème : Akhmetov devra mettre deux fois plus d’argent pour attirer du jeune premier, le cours du football ayant implosé depuis le temps. « Aujourd’hui, on peut plus trouver un crack brésilien pour trois millions comme on le faisait avant, regrette Franck Henouda. On doit mettre des grosses sommes comme avec Alisson Santana (13 millions de l’Atlético Mineiro) ou Kauã Elias (17 millions depuis Fluminense) mais le Shakhtar arrive à pallier par leurs qualifications régulières en Ligue des champions, sans parler des ventes. » La machine se remet à tourner très vite, exemple avec le petit Kevin, ravi à Palmeiras pour douze millions d’euros et parti mettre le feu à Fulham un an plus tard contre quarante patates. Quant à l’ailier terriblement dribbleur qu’est Alisson Santana, un club anglais voulait aligner trente millions sur lui au bout de six mois.

La cigale brésilienne et la fourmi ukrainienne

Ces gamins, toujours plus nombreux, débarquent toujours plus jeunes, aussi. Et pour cause, ils doivent faire avec un modèle brésilien ayant bien changé, lorsque Flamengo ouvrit la boîte de Pandore… « Les clubs brésiliens sont obligés de faire de jouer des mecs qui gagnent des millions de reals, qui viennent d’Europe, explique Henouda. Ce sont des gars qu’on appelle les « filets mignons », les confirmés qui jouent à la place des petits. Donc les clubs se servent d’eux pour vendre et faire de l’argent, ils ne se prennent même plus la tête de le faire à jouer à la place d’un Paqueta, d’un Gerson ou d’un Gabigol… » Une tendance qui ne risque pas d’aller en s’arrangeant, la CBF ayant élargi fin 2024 la limite d’étrangers à neuf joueurs par équipe. Certains européens sentiront le bon filon en signant de bons chèques provenant de Rio, comme Memphis ou Saúl Ñíguez.

Encadrés par des brasileiros plus expérimentés tels que Pedrinho (présent depuis cinq ans malgré une escale à Mineiro au moment de la guerre), la jeune escouade vit là sa première grande saison. En plus de filer vers un nouveau titre domestique devant l’ambitieux Polissya Zhytomyr, certains espèrent en un miracle lors de la demi-finale retour contre Crystal Palace (1-3 au match aller). Il y a de quoi, puisque les oranges et noirs se sont démarqués par leur symbiose et leur fluidité pour se trouver entre les lignes. Signal envoyé au moment du quart de finale aller contre l’AZ, remporté 3-0. Une facilité que prône un entraîneur tout aussi jeune : Arda Turan, ayant fait ses classes du côté d’Eyüpspor. L’ancien prodige turc voyant d’un bon œil cette connexion historique. « Arda a un truc extraordinaire, c’est que c’est un Turc. Du coup c’est un peu un brésilien au sujet du football et dans la même manière de s’exprimer. Il a aussi ce côté très relationnel qui fait que ça passe naturellement avec les joueurs. Lucescu était très communicatif, mais il ne pouvait non plus rigoler constamment à cause de l’âge. Mircea était un peu leur papa, Arda c’est comme leur grand frère. », note Franck Henouda.

Petit Arlindo Cruz dans les vestiaires pour fêter la victoire. (Crédit photo : Shakhtar Donetsk – Facebook)

À soixante-huit ans, l’ancien patron d’une boîte de nuit se trouve loin d’être rassasié par le métier. Surtout qu’il se veut un peu plus facile, maintenant que tous les agents le contactent pour placer des nouvelles pousses dans cette filière « do Brazil ». La rançon du succès. Une prouesse donnant envie à certains de faire des émules puisqu’aux States, Dallas serait très proche de collaborer de manière à lancer sa propre mine d’or « surtout qu’ils vont bientôt opérer de gros changements budgétaires en MLS », nous confie-t-il. Mais ce qui compte le plus dans ces bons côtés, c’est la reconnaissance de ses pairs après presque trente ans dans le bain. « Récemment, il y a eu un gros papier de France Football qui m’a beaucoup aidé à faire comprendre ce que je voulais faire. Un peu plus tard, je rencontre Rodolfo Borrell, qui était l’adjoint de Guardiola à Manchester City. Normalement, c’est moi qui devrait être honoré de la rencontre, mais tu sais les premiers mots qu’il me dit ? « Enfin je rencontre la légende parce que j’admirais le Shakhtar pour sa filière. A chaque fois que je les jouais, je me suis toujours demandé d’où sortaient ces brésiliens » ». Comme quoi, le pays du football samba fait encore tourner la tête à n’importe qui.

Propos recueillis par Mathieu Plasse.


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