Le Red Star, l’étoile rouge qui ne s’éteint jamais

Published by Nahé Kadiri on

Il y a des clubs de football. Et puis il y a des idées qui jouent au football. Le Red Star FC appartient à la seconde catégorie. Comme toutes les grandes idées, celle-ci est née dans un café. D’une manière remarquable le club de Saint-Ouen n’a jamais dérivé dans ses idéaux, et ce en 130 ans d’existence.

Écrit par Jérémy Cassarino et Nahé Kadiri

Février 1897, le Gros-Caillou, VII arrondissement de Paris. Un quartier coincé entre la Tour Eiffel et les ministères, que les passants traversent sans s’y arrêter. C’est pourtant là, autour d’une table et de quelques verres, qu’un jeune homme de vingt-trois ans pose les fondations d’un club qui traversera les siècles. Jules Rimet n’est pas encore le père de la Coupe du Monde. Il est avocat, militant catholique et a une idée fixe : le sport peut changer la société. Pas comme simple slogan, mais comme conviction chevillée au corps.

Aujourd’hui, quand on pousse la porte de l’Olympic — le bar des supporters situé rue du Docteur Bauer, à deux pas du stade — on retrouve quelque chose de ce café du Gros-Caillou. Les murs couverts de photos, les bières moins chères qu’ailleurs, les discussions qui débordent sur le trottoir. Le lieu a changé, le tenancier aussi suite au décès d’Akli en février dernier, l’intention non. On se retrouve. On refait le monde. On parle football comme on parlerait de quelque chose qui compte vraiment. Ce soir de février 1897, Rimet ne parle pas de tactique ni de mercato. Il parle des gamins du quartier qui n’ont nulle part où aller. Des ouvriers qu’on écarte des terrains parce qu’ils ne sont pas du bon milieu. Sa devise, il l’a déjà en tête : « Travailler le corps, éveiller l’esprit. » Quatre mots qui sonnent moins comme une accroche commerciale que comme un manifeste politique. Une promesse faite aux invisibles, dans un Paris qui ne les regardait pas encore.

Black-Blanc-Beur avant l’heure

Rimet ne fait pas les choses à moitié. Au Red Star, il ouvre une section littéraire, invite des écrivains, lance une revue de poésie. Des conférences, des débats, des œuvres sociales. Le club devient un espace où l’on forme des hommes autant que des footballeurs — une idée radicale à une époque où le sport est encore l’apanage des classes aisées. 120 ans plus tard, le projet “Red Star Lab” lancé en 2008 fait exactement la même chose avec d’autres formes. Ateliers de création graphique, podcasts, cuisine partagée : les jeunes du club explorent des projets qui n’ont rien à voir avec un ballon. Et pourtant tout à voir avec ce que Rimet avait en tête, leur donner d’autres portes d’avenir. La forme a changé. Le fond, jamais.

À rebours d’un Pierre de Coubertin et de son amateurisme aristocratique, Rimet croit que le ballon rond doit être un levier d’émancipation. Que les plus pauvres ont autant le droit de jouer — et de vivre du jeu — que les fils de bonne famille. En 1910, le club quitte Paris pour s’installer à Saint-Ouen. Un déménagement qui ressemble à un destin. La Seine-Saint-Denis, le Master Poulet, le 9-3, ce territoire de brassage et de mixité que la France officielle regarde encore de loin. Le Red Star, lui, s’y enracine. Et n’en part plus. À deux pas du stade Bauer, le marché aux puces de Saint-Ouen déborde de toutes les cultures du monde — Africains, Européens, Asiatiques, tous mêlés dans le même bric-à-brac magnifique. Le club et son quartier ne se ressemblent pas par hasard. Ils se sont choisis.

Le bistrot où l’on refait les matchs.

Rino Della Negra est mort fusillé au Mont-Valérien en 1944. Il avait vingt ans. Fils d’immigrés italiens, footballeur au Red Star et résistant des FTP-MOI (francs-tireurs et partisans – Main d’œuvre immigrée), il est exactement le genre d’homme que Rimet voulait voir sur un terrain. Pas le fils de bonne famille, juste le plus juste. Aujourd’hui, la tribune principale de Bauer porte son nom. Et quand les ultras y déploient un tifo qui cite la pochette d’Ideal J (le groupe qui a révélé Kery James, pour les deux du fond), ils ne font pas seulement la démonstration de leurs talents d’artistes. Ils tirent un fil qui relie 1897, 1944 et aujourd’hui dans un même geste.

La vraie longévité du Red Star se trouve là. Pas les cinq Coupes de France, pas même la Coupe du Monde que Rimet a offerte au monde en 1930. Mais cette capacité à traverser les époques sans se trahir, à être ouvrier, puis résistant, puis rappeur, puis ultra. Toujours au même endroit, toujours pour les mêmes raisons. Le Red Star n’est pas un club qui a une philosophie. C’est une philosophie qui a un club. Cent vingt-huit ans plus tard, le Stade Bauer est toujours là. Et chaque tifo, chaque chant, chaque geste de tribune est une réponse à la question que Rimet posait en 1897 : à qui appartient le football ?

Un héritage Durand des décennies

Un siècle d’écart, pourtant un lien naturel les unit. En 1912, dans un football encore en structuration, Eugène Maës, premier grand buteur de l’histoire du Red Star et des Bleus d’avant-Guerre, inscrivait un triplé pour offrir une victoire de prestige à l’équipe de France (4-3). C’était contre l’Italie, devant 6.000 spectateurs au Stadio Piazza d’Armi de Turin. Sous les yeux de Jules Rimet, il offre aux Bleus son premier succès contre la Nazionale alors qu’il venait tout juste d’être libéré de ses obligations militaires. Plus de cent ans plus tard, un autre triplé s’inscrit dans la mémoire du club : celui de Damien Durand au Stade Bauer contre Bastia, lors de son 200e match avec les Audoniens. Un triplé ô combien important pour se maintenir dans la course à la montée. 

Mbappé lui a volé la célébration. (Crédit photo : Red Star)

Sur le plan purement comptable, le numéro 7 a permis à une équipe de se relancer face au 17e de Ligue 2. Dans un sprint final où l’écart avec les concurrents se joue à quelques points. En effet, le Red Star traversait un coup de moins bien sur les dernières semaines, avec des performances plus poussives. Les Audoniens restaient sur deux petits buts marqués en cinq matchs de championnat. La performance de Durand a donc agi comme un électrochoc qui relance une dynamique positive. Après s’être incliné à Reims, le Red Star recevait Guingamp. Très vite menés au score, les Audoniens ont su renverser la rencontre en deux minutes avec des buts de Damien Durand et de Jovany Ikanga. Dans cette saison historique, les matchs deviennent de plus en plus éprouvants. « Les cuisses commencent à tirer » de ce que nous raconte Dylan Duriveaux, son coéquipier en défense centrale. Ce triplé servit de vent de fraîcheur qui était nécessaire du côté de Saint-Ouen-sur-Seine . 

De la force à la Résistance

Mais c’est surtout dans sa dimension symbolique que cette performance est marquante. Le Red Star s’inscrit dans un héritage d’un club fondé sur une idée, celle de rassembler. Le triplé de Durand devient alors un moment de communion. Pourtant, rien ne le prédestinait à endosser ce rôle de héros, Le Parisien rapporte qu’il y a cinq ans, le numéro 7 était encore animateur en Essonne et évoluait au niveau amateur, à Sainte-Geneviève (National 2). Mais comme Eugène Maës, l’habitué du périscolaire intervient dans un moment important comme un héros d’un soir, sauvant une saison.

Une origine prolétarienne qu’il partage aussi avec son « ancêtre ». Né à Caen, Maës est mobilisé sur le front de la Première Guerre mondiale et finit par être décoré de la Croix de Guerre. Il retrouve sa ville natale en 1919 et tape un peu le ballon dans le club local, faisant du Stade Malherbe une des meilleures équipes de Normandie. Parallèlement à ses activités sportives, le géant (un mètre 79, grande taille pour l’époque) devient propriétaire et professeur d’une école de natation sur les bords de l’Orne. Sous l’occupation, la Gestapo allemande prend l’habitude de venir se divertir, nager et boire dans son établissement. De par ses convictions proches du club audonien, Maës sera arrêté pour « propos anti-allemands et gaullistes » le 21 juin 1943 après avoir été dénoncé. Le voilà déporté à Buchenwald le 17 septembre puis transféré à Mittlebau-Dora où il mourra le 30 mars 1945. « Tête d’or » meurt à 54 ans mais sa mémoire reste bien vivante, une rue et un stade nautique portent aujourd’hui son nom à Caen, témoin de l’empreinte indélébile qu’a laissé l’étoile audonienne.

Depuis sa création, le Red Star souhaite cultiver une forme de fidélité à ses origines. On le voit rien qu’au choix de la musique pour l’entrée des joueurs. « Sur le drapeau » de Fianso et Suprême NTM, deux figures de la banlieue parisienne. Le Red Star c’est Saint-Ouen, la Seine-Saint-Denis, le 9-3. Un territoire de mixité culturelle, populaire et politisé. Dans ce contexte, la performance de Durand s’inscrit dans le prolongement d’une histoire. C’est là que le parallèle avec Eugène Maës se fait, à travers une même idée du football, un sport capable de produire un spectacle. Où l’exploit individuel est au service d’une performance collective.

Derrière cette symbolique, l’enjeu est plus qu’important. La montée n’est plus un horizon lointain, mais une réalité proche. Le Red Star doit gagner pour répondre à des obligations économiques, structurelles et sportives que lui offrirait une montée en première division. Mais le Red Star ne dissocie jamais ces résultats de ce qu’ils représentent symboliquement. Le 4-3 de 1912 et celui de Damien Durand contre Bastia, racontent la même histoire. Le football est un langage qui relie et rassemble, les peuples et les époques. Et parfois, il peut suffire de trois buts pour raviver cela. 

Propos de Dylan Duriveaux recueillis par Nahé Kadiri.


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