Al Shamal : le vent du Nord qui a soufflé sur le Qatar

Published by Sami Hammoud on

En 46 ans d’existence, le club d’Al Shamal n’avait jamais joué les premiers rôles en Qatar Stars League, privilège habituellement réservé aux clubs du Big Four : Al Sadd, Al Rayyan, Al Gharrafa, Al Duhail. Situé à l’extrémité nord du pays, à plus de 100 kilomètres de la capitale, il a toujours été difficile d’attirer de grands talents dans une ville aussi reculée. Malgré tout, lors de cette saison 2025/2026, les hommes du Nord ont été tout proches – cinq petits points – d’écrire leur nom en lettres d’or dans l’Histoire du football qatari. Plongée dans l’épopée d’une saison hors du commun.

 

Un club modeste

Fondé en 1980, le club d’Al Shamal (الشمال ) tire son nom de l’arabe : à la fois le « Nord », reflétant sa position géographique dans la ville éponyme, mais aussi le nom d’un vent puissant soufflant du Nord-Ouest sur le Golfe et une grande partie du Moyen-Orient. Un club relativement anonyme : pas de grande communauté de supporters. Un faible engouement dû l’éloignement géographique de la ville, mais aussi à sa population très faible (seulement 7.000 habitants). Sans trophée majeur, sans apparition en grandes compétitions asiatiques et seulement une dizaine de saisons dans l’élite du football qatari, les pensionnaires du Fort Stadium ont toujours fait partie des petits clubs ignorés du championnat.

Al Shamal Stadium, inauguré en 2011 et fortement inspiré du Fort Al Zubarah. (Credits : QFA)

Lors de leurs débuts dans les années 80, ils jouaient même leurs premières rencontres sur un terrain en terre battue faute de moyens. Depuis le professionnalisme est passé par là. En 2011, ils emménagent dans leur antre, d’une capacité de 5.000 places. L’architecture de celui-ci s’inspire du Fort Al Zubarah, monument incontournable au Qatar – classé au patrimoine mondial de l’UNESCO – commémorant la culture bédouine et marchande de la région, symbole de l’identité même du pays. Toutefois, la dynamique a changé lors des deux dernières saisons : le club s’est solidement installé dans l’élite, en grande partie grâce à un homme : David Prats Rocero.

L’homme du renouveau

David Prats de son nom d’usage, technicien espagnol de 47 ans, arrive à Al Shamal en 2024 après son départ du FC Barcelone où il officiait en tant qu’analyste vidéo aux côtés d’un certain Xavi. Il avait d’ailleurs déjà suivi ce dernier en Catalogne, Prats ayant été par le passé coach U23 d’Al Sadd, puis promu analyste de l’équipe première à la nomination de son compatriote en tant qu’entraîneur. Pour son premier poste en tant qu’entraîneur d’une équipe première, l’espagnol n’a pas tardé à imposer sa vision du jeu, tant d’un point de vue tactique que par rapport au profil de joueurs désirés. Lors de sa première saison dans le Nord, il fait adopter à son équipe une philosophie plus orientée sur la possession de balle, et sur les relances propres. Le contraire aurait été surprenant.

Bien aidé par l’arrivée de joueurs très talentueux comme Baghdad Bounedjah – l’Algérien étant l’un des meilleurs buteurs de l’histoire du championnat avec 177 buts en 197 matchs – ou encore Naïm Sliti. Il s’est également appuyé sur des jeunes joueurs, notamment Mohammed Al Mana’i, milieu de terrain d’un mètre 89 qui s’est révélé comme un élément important du système de jeu. Profitant de sa grande taille – assez inhabituelle pour un qatari – il occupe un rôle de milieu défensif pivot. Utile pour libérer ses partenaires dans l’entrejeu en s’occupant de la majorité des tâches défensives tout en orientant le jeu grâce à son aisance balle au pied. Ses prestations lui vaudront d’être élu « Joueur U23 de la saison » en QSL.

David Prats en conférence de presse (Crédits : QFA)

Ces différents ajouts et l’impulsion donnée par Prats ont permis à Al Shamal de terminer à la sixième place, à trois points des places qualificatives en AFC Champions League 2 ; petit exploit en soi. Au-delà du coaching et de la philosophie de jeu prônée par le tacticien espagnol, l’arrivée la plus impactante reste celle de l’attaquant algérien de 34 ans, que Prats avait côtoyé lors de son passage à Doha. Une arrivée permettant à Al Shamal de rêver plus grand.

Bounedjah, la renaissance

L’arrivée de Bounedjah dans le Nord est un très gros coup, tant sa réputation locale et internationale n’est plus à débattre. Le taulier des Fennecs ayant même été l’objet de rumeurs autour d’un transfert au Barça, au vu de ses liens avec Xavi. Un monstre statistique débarque dans un club de seconde zone, après avoir déçu lors de sa dernière saison à Al Sadd, qui n’a pas prolongé son contrat. Arrivé en 2015 au Qatar chez les Za’eems (Les Leaders – الزعيم, en arabe, NDLR), il marqua le club et la QSL de son empreinte. 314 matchs TCC, 252 buts et 75 passes décisives, avec un pic historique en 2018-19 à 39 pions en vingt-deux rencontres. Sans surprise, l’Oranais demeure le meilleur buteur de l’histoire du club. À son arrivée en plein désert, beaucoup voyaient plutôt un grand nom en fin de cycle qui apporterait son lot d’expérience plutôt en coulisses que sur le terrain.

Baghdad Bounedjah sous le maillot d’Al Shamal (Crédits : Al Shamal SC /X.com)

Dans les faits, le grantatakan s’est retrouvé une seconde jeunesse, loin de la pression médiatique phénoménale, et a retrouvé ses pleines capacités.

Il conclut sa première saison dans son nouveau club avec dix-huit buts et neuf passes décisives, faisant de lui le deuxième meilleur buteur de la saison. Il s’est imposé comme une pièce centrale du système de jeu de Prats et est redevenu une menace permanente pour les défenses adverses, l’un des artisans de la progression au classement d’Al Shamal.

2025-2026, saison palpitante

À l’aube de la saison 2025-2026, personne n’imagine quiconque challenger Al Sadd, qui règne en maître sur la QSL depuis plusieurs saisons. De leur côté, les hommes de Prats cherchent à construire sur les bases de l’année passée. Dès les premiers matchs pourtant, les bons résultats s’enchaînent : une victoire 4-2 contre Al Rayyan, 3-2 contre Al Arabi, 2-0 contre Al Ahli… De quoi les propulser en tête dès le début de la saison. Au fil des semaines, Al Shamal installe une dynamique solide avec peu de points perdus, des victoires contre des grosses écuries du championnat, et des points glanés. Les observateurs parlent d’un bon début de saison, mais la question est sur toutes les lèvres dès le tiers de la saison : « Est-ce qu’Al Shamal joue le titre ? ». Parmi les artisans de ce succès, le nouveau venu Alex Collado – formé au Bétis Séville – devient l’âme créatrice de l’équipe. Auteur de six buts et deux caviars, il se classe vite parmi les joueurs clés du championnat de par sa productivité sur le terrain (1,89 passe-clé / match). La saison suit son cours malgré des résultats plus compliqués passé la mi-saison, les hommes de Prats restent sur le podium, en embuscade derrière le leader Al Gharrafa à cette époque de la saison. À l’issue de la dix-huitième journée de Stars League, un seul point les sépare de la première place occupée par Al Sadd qu’ils affronteront lors de l’ultime match de la saison. À ce stade, tout est encore possible. Puis vien(nen)t le(s) tournant(s).

Le 28 février, la Qatar Stars League et toutes les activités sportives locales sont brutalement arrêtées à cause du contexte géopolitique régional instable qui a vu l’État du Qatar, à l’instar de ses voisins, subir des attaques de missiles répétées. Des évènements graves et regrettables, qui voit le football et la vie publique dans son ensemble très perturbée. La vie sur place est rythmée par des interceptions de missiles, alertes à la population, et recommandation très forte d’évacuer la région. Pendant quelques semaines, un autre vent flotte sur le pays, celui de l’incertitude. De nombreux joueurs et coachs, quittent le pays avec leur famille. À la reprise, alors que les liaisons aériennes commerciales sont encore très perturbées dans toute la région, certains n’ont pas pu rentrer à temps. Ce fut le cas de Roberto Mancini, le coach d’Al Sadd n’ayant rejoint son équipe qu’après la relance du championnat.

Communiqué de la ligue annonçant le report de tous les matchs à cause de la situation sécuritaire. (Crédits : X.com/QSL_en)

Autre tournant important dans la course pour le titre, à l’occasion d’un match en retard pour le compte de la 17ᵉ journée contre Qatar SC. Al Shamal s’incline 2-0 et voit Al Sadd les distancer de cinq points avec une seule rencontre à disputer, un duel direct entre le leader et son dauphin. Mais coup de théâtre, il s’est avéré que le Qatar SC enfreignit le règlement en remplaçant un joueur national par un étranger ; un de trop. Après examen de la fédération, le match est donné gagnant pour Al Shamal sur tapis vert. Les nordistes se retrouvent à proximité de leurs rivaux pour le titre ; en amont de la finale qui se joue le 27 avril.

Le décor est posé, l’épilogue d’une des saisons les plus serrées du championnat se jouera sur un match, au Jassim bin Hamad Stadium, l’antre d’Al Sadd. Devant un stade plein, les noirs et blancs prennent l’avantage grâce à Akram Afif et Roberto Firmino consécutivement à la 20ᵉ et 22ᵉ minute. Puis Bounedjah permet à Al Shamal de rêver, revenant au score sur pénalty à la 65ᵉ. Mais la marche était trop haute, Al Sadd maintient la pression et s’imposera trois buts à deux. Al Shamal s’est incliné ce soir là, mais quelque chose s’est produit cette année. Un club ignoré de tous a forcé le respect, un entraîneur inconnu a failli renverser une institution du football qatari. Pas de couronnement à l’arrivée, mais les rouges et blancs accèdent pour la première fois de leur histoire à une compétition continentale la saison prochaine. D’ici-là, il sera très intéressant de suivre Prats et ses hommes qui auront la possibilité de, pourquoi pas, s’imposer en tant qu’équipe qui compte au Qatar.

Si Al Sadd a confirmé sa suprématie, la saison sera tout autant mémorable grâce à l’ascension d’Al Shamal de David Prats. Leur approche sans peur, et leur refus d’accepter les limites historiques en ont fait d’eux l’équipe la plus captivante de la ligue.

The Peninsula Qatar, 28 avril 2026.

Sans titre au bout, mais avec une qualification en AFC Champions League en poche, Al Shamal quitte cette saison la tête haute. Prats a posé les fondations, Bounedjah a montré la voie. Et pour la première fois depuis bien longtemps, un petit a regardé les grands dans les yeux. Le Shamal, vent du nord-ouest, a soufflé sur la QSL pendant de longs mois. À Prats et ses hommes désormais de prouver que cela peut durer.


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