Parfois, cumuler deux emplois est une nécessité pour survivre. Dans le football, c’est une question de folie ou de passion dévorante. Alors qu’il jouera un barrage de Coupe du monde avec l’Irlande du Nord, Michael O’Neill gère désormais les Blackburn Rovers en parallèle, à la lutte pour éviter la rélégation en League One. Mais O’Neill n’est pas une exception. Du guichet de banque toscan au cabinet dentaire islandais, en passant par les champs de maïs argentins, retour sur ces 10 entraîneurs qui ont prouvé qu’on pouvait avoir la tête au football tout en ayant les mains ailleurs.

Maurizio Sarri : Il Lupo di Wall Street

L’histoire de Maurizio Sarri n’est pas un conte de fées, c’est un feuilleton digne de Romanzo Criminale (cette série culte sur les années de plomb en Italie). Une ambiance de tabac froid et de costumes gris. Pendant des années, il a mené la double vie classique du bourgeois italien : mariage de raison le jour, et une maîtresse brûlante le soir. Sauf que celle-ci s’appelait le football. Le jour, Sarri était « l’époux modèle ». Enfermé dans la tour d’ivoire de la Monte dei Paschi di Siena, l’une des plus vieilles banques du monde, il gérait le service des échanges interbancaires entre Londres et Francfort.

« Je suis payé pour faire quelque chose que j’aurais fait gratuitement le soir après le travail. Je suis un homme chanceux. »

Maurizio Sarri

Mais dès la sortie de bureau, il filait à l’anglaise pour rejoindre son amour clandestin. Il s’engouffrait dans sa voiture, avalait les virages toscans pour retrouver la boue des terrains de Stia, Faellese ou Cavriglia. C’était une passion épuisante. Faute de temps, il dirigeait souvent les séances encore vêtu de son costume de banquier, ses chaussures de ville s’enfonçant dans la terre grasse. Ses joueurs, témoins de cet adultère professionnel, l’avaient surnommé « Il Ministro » (Le Ministre), un bon surnom pour cet obsessionnel qui fumait trois paquets par jour pour calmer l’excitation et l’angoisse. Le divorce a fini par éclater en 1999 : à l’âge où les autres cherchent la sécurité, Sarri a plaqué la banque. Il a abandonné le confort du CDI pour vivre au grand jour avec sa maîtresse, sur le banc de Sansovino (6e division). Il a tout misé sur cette relation toxique, au point de grimper avec le club jusqu’en Serie C.

L’amant a fini par toucher le gros lot. Parti des bas-fonds, il a offert à sa passion des bijoux inestimables. Un Scudetto avec la Juventus (2020), une Europa League avec Chelsea (2019) et une Panchina d’Oro (meilleur entraîneur de l’année en Serie A, 2016).

Lionel Scaloni : La Coupe du monde est dans le pré

Pujato, horizons de poussière et de vent dans la province de Santa Fe. Ici, le paysage se résume à une ligne droite infinie, bordée de silos à grains et de champs de soja qui s’étendent à perte de vue. C’est dans ce silence rural, à des années-lumière du faste de Doha, que le sélectionneur champion du monde puise sa véritable identité. Lionel Scaloni n’est pas qu’un tacticien : c’est un enfant de la Pampa. Alors que l’Argentine entière sombrait dans une liesse mystique après le sacre au Qatar, Scaloni a fait le choix du retrait. Il est retourné chez lui, à Pujato, là où son père « Chiche » lui a appris que rien ne s’obtient sans labourer le terrain. Des images, presque surréalistes à l’heure du football-business, l’ont montré casquette vissée sur le crâne, au volant d’une moissonneuse-batteuse dans les champs familiaux.

Il a gardé de ce métier la patience infinie des saisons. Quand il a repris l’Albiceleste, la presse le traitait d’intérimaire incompétent, un simple bouche-trou sans expérience. Comme un agriculteur qui regarde l’orage passer en attendant le soleil, il a laissé filer les critiques. Il a semé ses graines dans l’indifférence, nettoyé son milieu de terrain en attendant que le fruit mûrisse. Scaloni mit fin à vingt-huit ans de famine argentine. Son bilan est complet : Copa América (2021), Finalissima (2022) et Coupe du Monde (2022). Ajoutez à cela une série d’invincibilité record de 36 matchs. Une moisson de titres que personne n’avait vu venir.

« À Pujato, on sait que si on ne travaille pas la terre, elle ne donne rien. Le football, c’est pareil. »

Lionel Scaloni

Heimir Hallgrímsson : La rage de vaincre

Dans l’archipel de Vestmannaeyjar, amas de roche volcanique battu par les vents de l’Atlantique Nord, Heimir n’est pas une icône intouchable. Il est celui qui vous reçoit en urgence un dimanche matin pour une molaire capricieuse. Avant d’être le cerveau qui a battu l’Angleterre à l’Euro 2016, Hallgrímsson est d’abord le chirurgien-dentiste de l’île de Heimaey. Soit, un homme qui passe ses matinées sous la lumière crue d’un scialytique, les mains dans la bouche de ses voisins avant d’élaborer ses plans tactiques l’après-midi. Pour Heimir, la dentisterie n’était pas un hobby, mais un ancrage mental. « On ne peut pas penser au match du lendemain quand on fait un traitement de canal », disait-il.

Cette proximité avec la vraie vie a été son arme fatale : il avait instauré un rituel tribal. Avant chaque match à domicile, il se rendait au Ölver (le pub local) pour dévoiler sa composition et sa tactique aux membres du « Tólfan«  (le groupe de supporters) avant de les donner à la presse. Une relation sans barrière où le sélectionneur redevenait le docteur du village. Et l’on peut dire que le chirurgien a opéré le football islandais à mâchoire ouverte. Il a pris une nation lilliputienne (330 000 habitants) pour l’emmener en quart de finale de l’Euro 2016 et la qualifier pour sa toute première Coupe du Monde (2018). Sous son mandat, l’Islande a atteint le 18 rang FIFA, le plus haut sommet de son histoire.

Slaven Bilić : Douze métiers à la fois

Si l’Angleterre a inventé le football, les Balkans lui ont donné une âme tourmentée. À Split, Slaven Bilić n’est pas seulement la terreur de France-Croatie 98 ou l’ancien sélectionneur à la boucle d’oreille. Bilić, c’est plus que cela : un homme capable de plaider une affaire au tribunal le matin et de faire hurler une Gibson Les Paul le soir dans des caves enfumées.

Bilić est un juriste qualifié, diplômé en droit. Il maîtrise les textes, mais aussi les partitions. Car en plus de cette fonction hautement qualifiée, il est aussi le guitariste rythmique du groupe de hard-rock Rawbau. En 2008, alors qu’il dirigeait la sélection nationale, il a composé et enregistré l’hymne officiel des supporters, « Vatreno Ludilo » (Folie Ardente), morceau saturé de guitares électriques qui passait en boucle sur les radios de Zagreb à Dubrovnik. Insuffisant pour éviter la clim contre la Turquie de Semih Sentürk à l’Euro.

Fernando Diniz : Thérapie de groupe au Maracanã

Rio de Janeiro est une ville de chaos et de passion, et Fernando Diniz en est un bon chef d’orchestre. En 2023, l’homme du Minas Gerais a réalisé une sacrée performance : cumuler les deux bancs les plus brûlants du pays. Le jour, il dirigeait Fluminense vers la gloire continentale. Le soir, il enfilait le costume de sélectionneur intérimaire du Brésil. Une double vie qui peut vite donner des cheveux blancs. Mais Diniz n’est pas n’importe qui. Il reste avant tout un docteur à l’image de Socrates, un psychologue diplômé. Pendant sa carrière de joueur, alors que ses coéquipiers passaient leur temps libre sur la plage ou en boîte, lui usait les bancs de l’Université São Marcos. Il a rédigé une thèse audacieuse liant la psychologie au football, refusant les approches freudiennes classiques pour se concentrer sur l’humain et le lien social.

Cette formation dicte tout son football, le fameux « Dinizismo« . Là où les Européens voient des zones et des espaces (le jeu de position), Diniz voit des relations humaines. Il demande à ses joueurs de se rapprocher, de se toucher, de jouer ensemble dans des mouchoirs de poche, comme lors d’une séance de thérapie collective. Cette méthode, souvent qualifiée de suicidaire, a fini par guérir les maux de Fluminense. En appliquant ses théories, il a offert au club sa toute première Copa Libertadores en 2023, battant Boca Juniors dans un Maracanã en transe. Le patient « Brésil », lui, a fait une violente rechute : son intérim à la tête de la Seleção s’est soldé par une série noire.

Guy Roux : L’Assurance Tous Risques

Retour dans une ancienne France, celle de Guy Roux. On connaît la légende : le bonnet bleu vissé sur la tête, le chronomètre autour du cou et le  « pas de gaspillage » à la cantine. Mais avant de devenir l’entraîneur iconique de l’AJA pendant 44 ans, Guy Roux n’était pas un homme riche. Dans  la Bourgogne des années 60, alors que le club végétait dans les divisions amateurs, le salaire d’entraîneur ne suffisait pas à remplir le frigo. Guy Roux avait donc non pas une, mais deux autres casquettes : il a ouvert un cabinet d’assurances et une auto-école.

Cette double (voire triple) vie a forgé l’économie du club. Il ne recrutait pas seulement des joueurs, il recrutait des clients. La preuve : lorsqu’il signait un jeune espoir pour le club, il s’empressait de vendre le permis de conduire au gamin et une assurance multirisque aux parents dans la foulée. Cette gestion d’épicier de génie a permis de bâtir un empire à partir de rien. On passera aussi sous silence le trio comique avec Enrico Macias et Guy Marchand.

 

Neil Warnock : Le « foot » dans la peau

Reclus aujourd’hui dans les bureaux de Torquay United, Neil Warnock restera une légende du football anglais, célèbre pour ses colères homériques et son record absolu de promotions (huit montées !). Mais avant de devenir ce dinosaure adepte des gueulantes sur les arbitres, Neil avait une approche beaucoup plus… délicate. Il était pédicure-podologue (chiropodist). Oui, l’homme qui a la réputation d’un boucher sur le banc de touche a passé ses jeunes années à soigner les oignons. Sans oublier les ongles incarnés, qui étaient sa spécialité selon lui. Il avait son propre cabinet et soignait les pieds des retraités le matin avant d’aller tacler à l’entraînement l’après-midi.

Celui qui opérait à Sheffield dit souvent que ce métier l’a préparé au football. Comme si ça ne suffisait pas, « Mrs Doubtfire » possède aussi ses diplômes d’arbitre et avait ouvert une épicerie du temps où il jouait à Barnsley. L’ancien podologue a prouvé qu’il savait faire marcher ses équipes. À travers quatre décennies, « Colin Wanker » comme l’appelaient les fans de Notts County détient le record du nombre de matchs dirigés en Angleterre (plus de 1600 !) et a emmené des clubs comme Sheffield United, QPR ou Cardiff en Premier League.

Gareth Ainsworth : The Wild Thing

Décidément les coachs ont l’oreille musicale, Gareth Ainsworth. Le manager emblématique des Wycombe Wanderers ressemble davantage à un membre d’Aerosmith qu’à un tacticien. Et ce n’est pas qu’une question de look. Ainsworth mène une véritable double vie : entraîneur le jour, chanteur de rock la nuit. Il est le leader et la voix du groupe The Cold Blooded Hearts. Et ce n’est pas un hobby de garage : ils sortent des albums, passent sur les ondes de la BBC et se représentent régulièrement en concerts. Ainsworth gère même ses tournées en fonction du calendrier de la League One.

C’est cette énergie brute, ce « Wild Thing »  qu’il transmet à ses équipes. Avec un budget ridicule, il a emmené le petit club de Wycombe jusqu’en Championship durant la saison COVID. Il avait aussi prouvé son coeur de rocker, quand il a dû s’enregistrer pour un match contre Yeovil Town en League Two, les Chairboys devant faire face à une kyrielle de blessures. Ses dix ans dans le Buckinghamshire feront partie des plus belles histoires du football anglais de ces dernières années, aux côtés du bodybuilder Adebayo Akinfenwa.

Ladislas Lozano : Pour l’amour du jeu

C’est l’image par excellence du football français. Celle qui sent la frite, la pluie du Nord et la sueur des vestiaires modestes. Au printemps 2000, un homme au visage buriné par les vents de la Manche et à la moustache sévère prend d’assaut la capitale. Ladislas Lozano n’est pas un théoricien en col roulé ; c’est un ouvrier du ballon rond qui emmène une bande de dockers, de professeurs et de manutentionnaires fouler la pelouse immaculée du Stade de France. Le rêve absolu du football romantique : celui de regarder les millionnaires droit dans les yeux et de les faire vaciller. Tombeur notamment de Bordeaux en demi-finales, il emmène Calais dans un exploit fou.

Il portait pas la cravate au Stade de France. (crédit photo : Ville de Calais)

Loin des projecteurs, le quotidien de Lozano est rythmé par les horaires de la fonction publique. Pendant que Calais, pensionnaire de CFA, élimine les clubs professionnels le week-end, lui pointe à la mairie la semaine. Il est agent technique territorial pour le service des sports. Son travail ? Gérer les plannings des gymnases, vérifier l’état des pelouses et s’assurer du bon fonctionnement des infrastructures sportives de la ville. Mais la boucle se boucle de manière spectaculaire quelques années après l’exploit. Après une suite de carrière plus chaotique allant de Reims jusqu’au Qatar, il termine dans la liste municipale de la maire victorieuse Natacha Bouchart (DVD) pour terminer en tant qu’adjoint. Pas tout mal, pour un gamin qui a fui l’Espagne de Franco avec sa famille. Ladislas est devenu le symbole de tous ces entraîneurs de l’ombre du foot amateur qui exercent deux boulots.

Rolland Courbis : La reconversion

Rolland Courbis a toujours su que le rectangle vert n’était qu’une scène à ciel ouvert. Avec sa gouaille méridionale, ses expressions cultes et son sens inné de la dramaturgie, il ne lui manquait plus qu’une caméra pour immortaliser le personnage. Quand le réalisateur (et un de ses plus proches amis) Fabien Onteniente l’intègre au casting de la comédie culte Trois Zéros (2002), puis dans sa suite Quatre Zéros, Courbis ne joue pas vraiment un rôle : il incarne l’essence même du football français. À la différence que dans le premier opus, Coach Courbis jouait celui du Besiktas, un club qu’il n’a jamais entraîné en quarante ans de métier. Courbis à Istanbul, on se serait bien marrés honnêtement.

Quelques temps avant de mourir, Rolland avait même tourné une dernière fois, afin de rendre service à un copain. Comme toujours. Encore son propre rôle, dans le cadre du dernier épisode de la saison 13 de Léo Mattéi, où l’on y retrouvera aussi Adil Rami. Car après tout, il n’a jamais été aussi bon que dans son propre rôle.


0 commentaire

Laisser un commentaire

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *