Raphaël Dwamena : Une balle dans le coeur
Grand espoir du football africain, Raphaël Dwamena n’aura jamais la carrière escomptée. Non pas que le Ghanéen n’était pas intéressé par le ballon, au contraire. Les pépins physiques ont fait tout leur possible pour l’en écarter, sans jamais abandonner. Long voyage entre foi, médecins et Balkans.
Rrogozhinë, près de Tirana, 26 mai 2024. La ville de 7.000 âmes connaît la plus glorieuse journée de son existence. Le KF Egnatia, sur la plus petite des marges, terrasse le Partizani Tirana, club prestigieux de la capitale. Ce succès leur tend les bras vers un titre de champion d’Albanie, consécration pour ce club sans grande histoire. Mais aussi une suite logique, l’équipe glanant deux Coupes nationales, en 2022 et 2023. Aux scènes de liesse se conjuguent des visages graves, qui ne peuvent exulter. Pour cause, quelqu’un manque à l’appel. Après quelques larmes, on brandit le maillot de cet absent, peut-être même plus que le trophée. Car sa perte reste plus importante que le succès d’une vie.
Cet absent se nomme Raphaël Dwamena. Plus qu’un simple joueur, une star et un leader assumé de l’effectif. Il ne pourra jamais fêter ce moment. Le 11 novembre 2023, l’Egnatia accueille déjà le Partizani en championnat, dans un match qui n’ira jamais à son terme. 24e minute de jeu, le capitaine s’effondre sur la pelouse de l’Arena Egnatia. Transporté à l’hôpital de Kavajë, à vingt kilomètres d’ici, il est déjà trop tard. Raphaël Dwamena est déclaré mort d’un arrêt cardiaque, à seulement 28 ans.
Les hommages affluent de l’ensemble du pays et d’en dehors. A l’image de son ancien coéquipier Moses Simon (Nantes), qui lui rend honneur après un de ses buts. Shpëtim Duro, son entraîneur pendant quatre petits matchs, est catégorique : « l’Albanie n’a pas eu de joueurs tels que Dwamena au cours des trente dernières années ». Un euphémisme, pour celui qui ne sera resté que neuf mois au pays. Mais surtout un drame qui n’aurait jamais dû arriver.
Dwamena, la nouvelle Black Star
Né au Sud du Ghana, l’enfant Dwamena ne connaît pas ses parents. Il est élevé par ses grands-parents, qui lui inculquent une importante éducation religieuse. Dieu et l’école c’est très bien, mais le véritable amour de Raphaël, c’est le ballon rond. Passion qui va le mener à faire des essais en cachette au Red Bull Ghana. Un centre de formation bâti à Sogakope, à cinq heures de son domicile. Club satellite de la filiale au taureau, l’académie aujourd’hui disparue permit de faire progresser des talents locaux. A l’image de Gideon Mensah, aujourd’hui à Auxerre. Retenu, le jeune attaquant va pouvoir affiner son football. Avant le grand départ pour l’Europe à sa majorité.
Janvier 2014, le jeune ghanéen quitte sa terre natale pour Salzburg. Point d’origine de la galaxie Red Bull, la métropole autrichienne consiste en un laboratoire à jeunes talents. Laboratoire qui ne laissera pas un souvenir inoubliable au jeune homme. Dwamena est envoyé à Liefering (équipe réserve de Salzburg, ndlr) s’aguerrir, mais l’adaptation prend du temps. Un adolescent issu du Ghana, à la découverte d’un continent, d’une langue et d’une culture, ça ne surprend personne. Reste qu’il lui faut deux ans pour trouver ses marques. Mais non pas à Salzburg, puisque le club le laisse partir à l’été 2016.
L’Austria Lustenau, dans l’antichambre du football local, le récupère gratuitement. C’est alors ici que démarre l’exercice favori de Dwamena : la destruction massive. En six mois, l’attaquant jouera vingt-deux matchs, pour planter pas moins de vingt-et-un buts. Dont une performance dantesque le soir de la Toussaint, avec trois buts et deux passes décisives en 90 minutes. Son adversaire ? Le FC Liefering. Belle relation avec ses ex. Des performances remarquées, qui l’extirpent d’Autriche dès janvier 2017.
La mouette aux ailes brisées
Partir d’Autriche oui, mais pas trop loin quand même. C’est à Zürich que la suite de son histoire s’écrit, dans le froid de l’hiver suisse. Le club, vainqueur de l’AC Milan en Ligue des Champions six ans en arrière, se trouve dans une situation plus périlleuse. Relégués la saison précédente, les Lions entament leur reconstruction. Ce qui passe par sa venue, pour un montant de 600.000 euros. Investissement justifié, leur nouvelle recrue inscrit douze buts et six passes décisives en dix-huit matchs. Le « temps d’adaptation », Dwamena ne connait pas cette notion. Le retour dans l’élite suisse se passe comme sur des roulettes.
Jonathan, supporter du Servette, autre monument suisse en difficulté à cette époque, a eu la chance de le voir au stade. « Zürich, sans lui, ressemblait déjà à une superteam à ce niveau. Alors, avec une espèce de Romelu Lukaku, puissant, rapide et avec une belle finesse technique, ça accentue la domination. Si le FCZ a fait un retour fracassant, il y est pour beaucoup. »
Pour voir ce que valait Raphaël Dwamena :
Encore une fois, le ghanéen attire les convoitises au bout de six mois. Cette fois pour du sérieux, puisque Brighton, alors promu en Premier League, en veut faire son fer de lance. Tout est préparé entre les deux clubs, on parle d’une transaction de 10 millions de livres (12 millions d’euros). Mais c’est à l’été 2017 que sa carrière et sa vie vont basculer. Après plusieurs IRM, on lui détecte des problèmes cardiaques. Défaillances que le FC Zürich avait déjà détectées, mais avait considéré que cela n’affectait pas sa capacité à jouer. Les Seagulls, pas de cet avis, se rétractent. Ils préfèrent faire confiance à leur vétéran Glenn Murray. Décision qu’ils ne regrettent sûrement pas aujourd’hui.
Alors qu’il avait effectué un début international tonitruant par un doublé contre l’Ethiopie, la porte de la sélection ghanéenne se fermera peu à peu. Les Black Stars sont sur ce coup-ci, dotés d’une jugeote qu’on ne leur connaissait pas. Aucun risque pris. Du côté de Zürich, on continue d’y croire. Une aubaine pour le club, tout juste remonté dans l’élite. Le temps de créer un duo avec Michaël Frey (ancien du LOSC), les locataires du Letzigrund remportent la Coupe de Suisse 2018. Succès auquel le surdoué ghanéen n’est pas étranger.
Une carrière en crève-coeur
Ce transfert dans un grand championnat, Dwamena en rêve toujours. Contre toute attente, il va finir par arriver. Avec un budget gonflé par certains départs, Levante rêve plus grand. Peut-être même qu’ils ont la folie des grandeurs. Subitement, ils vont poser six millions d’euros sur l’attaquant ghanéen, ce que le FC Zürich accepte sans broncher. Et le voilà parti pour la Liga. Le lendemain, ils attirent pour neuf millions d’euros Nikola Vukcevic, milieu de terrain monténégrin qui ne s’imposera jamais au club. Le même sort attend leur futur goleador.
Deux raisons expliquent cet échec. La première demeure la plus évidente. Dominer dans un championnat de niveau moyen pour passer aux meilleures équipes du monde n’est pas un exercice facile. Alors, dans une équipe habituée à jouer le ventre mou, ce défi s’intensifie d’un cran. D’un autre côté, Levante n’avait pas vraiment besoin d’un buteur. Déjà menés par José Luis Morales, les Granotes (grenouilles en catalan) se font prêter Borja Mayoral. Deux joueurs fiables du championnat espagnol. Une pointe n’était pas la priorité, surtout vu la qualité de leur défense (66 buts encaissés).
Cette saison-là, Levante est remarqué pour son jeu léché, tourné vers l’attaque. Un festival auquel Dwamena ne participera pas, muet durant l’intégralité de la saison. Une situation difficile à accepter pour celui qui terrorisait les gardiens. A l’été 2019, un prêt s’impose. Direction l’Aragon et le Real Zaragoza. Retour en deuxième division, pour se requinquer. Il retrouve vite son sens du but, dans un trio avec Shinji Kagawa et le futur Marseillais Luis Suarez.
Mais en interne, on s’inquiète sur sa résistance à l’effort. De nouveaux examens médicaux lui sont imposés. Le verdict tombe : arythmie cardiaque. Un trouble à l’origine d’un rythme irrégulier du cœur, trop lent ou trop vif. Les docteurs sont formels : Raphaël Dwamena doit immédiatement prendre sa retraite.
Déterminé, le Ghanéen n’abandonne pas. En janvier 2020, on l’opère du cœur, afin de lui implanter un défibrillateur automatique (DAI). Opération que subira Christian Eriksen l’année suivante. La fédération espagnole, peu encline à faire participer des joueurs sous DAI, ne plie pas. Levante se retrouve contraint de résilier son contrat à l’été suivant. Celui qui devait faire trembler les filets du monde entier devient un paria.
Créateur de destins
Désormais, la carrière du buteur prend une autre tournure. Le champ des horizons se réduit, certains pays étant réfractaires au défibrillateur. Ce qui n’est pas le cas du Danemark, puisque Dwamena rejoint Velje, alors en première division. Cela aurait pu être pire, surtout avec l’apparition du COVID qui renforce les craintes à le signer. Tout est mis en œuvre pour éviter l’incident. Un médecin vient examiner son cœur chaque semaine. On commence à y croire, quand le Ghanéen se montre toujours décisif. Mais l’euphorie retombe au bout de cinq matchs. Après un examen de routine, on comprend que le défibrillateur est proche de prendre le relais du cœur. Velje ne prend pas de risques et résilie son contrat.
Pour l’anecdote, orphelin d’un attaquant pour le reste de la saison, le club danois trouve un remplaçant. Un jeune attaquant français sans expérience, qui accepte ce test peu commun. Le nom de cette pousse ? Hugo Ekitike. Pour un effet papillon…
Après une deuxième saison blanche, le scénario semble s’écrire à nouveau. Mais dans des proportions beaucoup plus graves. Contacté par le Blau-Weiss Linz, Raphaël Dwamena revient là où tout a commencé. En deuxième division autrichienne. Encore une fois, le voyage s’arrête au bout de quatre matchs. Lors d’un match de Coupe d’Autriche contre Hartberg, un évènement arrête le match. A la vingtième minute, le prodige s’effondre sur le terrain. Malaise cardiaque. Cette fois-ci, il sera sauvé à temps par les médecins.
Jamais à bout de souffle
Dwamena le sait, et tout le monde le sait. Le défibrillateur implanté lui a sauvé la vie, ce soir du 27 octobre 2021. Miraculé, deux choix s’imposent à lui : soit il arrête, soit il joue au football avec l’idée que ses jours sont comptés. C’est cette option qui sera prise. Contre l’avis de son entourage, le Ghanéen se fait retirer son DAI. Très croyant, il s’en était confié au Neue Zurcher Zeitung (quotidien de Suisse alémanique) : « Seul Dieu peut décider quand il sera l’heure pour moi d’arrêter. Si je meurs, c’est sa volonté. ».
Après un tel incident, plus personne dans le monde professionnel ne prend le risque. C’est alors que le téléphone sonne depuis la Suisse. Gilles Yapi Yapo, son ancien coéquipier à Zürich, est touché par son histoire. Reconverti entraîneur, l’ex-international ivoirien l’invite à faire un essai. Ainsi, Dwamena resurgit à l’été 2022 aux Old Boys, petit club de Bâle. Loin de tout tumulte, en cinquième division. Une décision presque rassurante, tant l’intensité du monde semi-professionnel se discerne de l’élite. Evidemment, l’attaquant reprend ses standards. Onze matchs, huit buts. Comme une chanson populaire, la mélodie revient d’un trait. Tout comme les prétendants.
L’Aigle au cœur de Lion
Beaucoup trop fort pour des semi-pros, le Ghanéen part encore au bout de six mois. Non pas pour un grand club européen, mais pour les Balkans. Direction l’Egnatia Rrogozhinë, modeste équipe d’Albanie. Les observateurs s’étonnent qu’un club professionnel signe sans encombre un joueur avec un tel passif. Pourtant, son cœur arrive à tenir lors des examens médicaux.
Tout comme il tient le choc durant ses premiers mois, avec un niveau de jeu démentiel. En dix-huit matchs, son profil ultra-complet mène à onze buts et sept passes décisives. Surhumain ne suffirait même pas pour le décrire. Avec un tel élément dans leur équipe, les noirs et verts vivent une saison remarquable. D’équipe moyenne, ils passent vite au statut de prétendant au titre. Si le championnat ne vient pas tout de suite (3e place), une Coupe d’Albanie s’ajoute à leur palmarès. Le tout premier trophée de leur histoire.
Jamais rassasiée, la nouvelle terreur reste dans son coin. Au plus grand plaisir des supporters, habitués à voir des dizaines de joueurs faire et défaire leurs bagages chaque été. Pour le remercier de sa fidélité, on lui offre le brassard de capitaine. Malgré un exode massif de ses coéquipiers, Raphaël Dwamena entame ce qui aurait pu être un exercice 2023-2024 démentiel.
Première étape en Arménie, où il plante trois pions en aller-retour contre l’Ararat, dans le cadre de qualifications en Conference League. Malheureusement, les tirs aux buts auront raison d’eux. Lui qui rêvait d’affronter les plus grands, se retrouve en amical contre l’Inter, tout juste finaliste de Ligue des Champions. Il lui faut juste six minutes pour battre Yann Sommer. Le reste de l’Albanie ne peut rien faire face à un tel monstre. Sur ses onze matchs effectués jusqu’au drame, il est auteur de neuf réalisations. Ce qui le placera à la quatrième place du classement des buteurs.
Une fois, pas deux
Depuis, le corps de Raphaël Dwamena fut rapatrié au Ghana, auprès de sa famille. Si prendre un tel risque était le choix du joueur, sa mort interroge sur la responsabilité du sport albanais. Un défibrillateur, certes retiré du corps de la star, reste introuvable dans une majorité des stades. Ce qui ulcère Mel Ostreni, médecin du sport en Albanie : « Les présidents des clubs ne m’écoutent pas. J’ai été à Kukës pendant cinq ans et ils n’ont jamais pris en compte la demande, que j’ai également remontée à la FSHF (fédération albanaise, ndlr). Il faut absolument des défibrillateurs. ».
Une mort qui renvoie au cas de Suat Duraj en 1981, fauché par une crise cardiaque à Shköder en plein entraînement. Quarante ans plus tard, rien n’a été pensé dans les infrastructures sportives albanaises. Même si cette fois-ci, la sonnette d’alarme a enfin été tirée.
Mais ce destin tragique renvoie aussi à celui d’Amadou Alassane. Attaquant en réussite au Havre en 2009, il se trouve proche du Stade Rennais, de Saint-Etienne ou même l’Olympique de Marseille. Malheureusement, une anomalie cardiaque détectée à ses seize ans mettront fin à sa carrière. Mieux contraint et forcé, le franco-mauritanien prend sa retraite professionnelle. Tout en ayant pu continuer une carrière semi-professionnelle, à Gonfreville ou Dieppe. Lui a pu avoir le privilège de voir grandir son petit garçon. Sans regrets.
De là où il se trouve, Raphaël Dwamena n’éprouve sûrement aucun remords. Buteur de grand talent, il a pu vivre de sa passion jusqu’à son dernier soupir. Une foi qui, malgré son caractère déraisonnable, marqua quiconque ayant pu le connaître. Cependant, le monde du sport se porterait sûrement mieux sans avoir à revivre une telle odyssée.
Propos recueillis par Mathieu Plasse et Aldo Draçi.