Il a conquis l’Angleterre, mis l’Europe à genoux et brisé tous les records de la Premier League. Mais dès qu’il enfile le maillot rouge des Pharaons, le demi-dieu redevient un mortel. À l’aube d’une demi-finale fratricide contre Sadio Mané, Mohamed Salah ne joue pas seulement pour une place en finale. Il joue pour ne pas devenir le roi sans couronne.

Pour comprendre la névrose actuelle, il faut rembobiner la cassette. Nous sommes en février 2017, au Gabon. À cet instant, Mohamed Salah est sur le point d’éblouir toute l’Europe par ses arabesques. Il n’a encore que vingt-quatre ans, plein d’insouciance, et il pense que le talent seul suffit pour écrire l’histoire. En finale face au Cameroun, le scénario semble d’ailleurs valider cette légèreté. C’est lui qui débloque tout : une passe décisive soyeuse pour Mohamed Elneny.

L’Égypte mène, le trophée lui tend les bras. Salah s’imagine déjà soulever la coupe pour sa première vraie épopée continentale. De quoi rejoindre les frères Hassan à l’avenir. Mais l’histoire a ses raisons que la logique ignore. En seconde période, les Lions Indomptables d’Hugo Broos se réveillent. Cette équipe aussi bien faite de bric et de broc que celle partie au Maroc cette année égalise par l’aval de Nicolas N’Koulou. Puis Vincent Aboubakar, à la 88 minute, plante un coup de poignard dans le cœur de cent millions d’Égyptiens (1-2). Au coup de sifflet final, Salah s’effondre,  pleurant à chaudes larmes. Des larmes d’enfant qui croit que la vie est injuste. Ce soir-là, à Libreville, il ne sait pas encore que ce n’est que le début du cauchemar. La malédiction venait de poser sa première pierre. Dans les couloirs du stade de l’Amitié, son sélectionneur Hector Cuper, comme s’il lisait dans l’avenir, résumait le désastre :

« J’ai une tristesse profonde. Pas pour moi, mais pour les joueurs et pour le peuple égyptien. »

Le prophète désavoué

Deux ans plus tard, la Coupe d’Afrique se déroule chez lui, de quoi épaissir la tragédie. La CAN 2019 est programmée pour être le sacre de Salah. Il débarque au Caire avec le statut de superstar mondiale, tout juste auréolé de sa Ligue des Champions avec Liverpool. Le pays tout entier n’attend qu’une chose : le voir soulever le trophée dans l’enceinte mythique du Stade International du Caire.

Le destin, lui, se moque des favoris. Le 6 juillet, soir de huitième de finale, tout est en place. Un stade en ébullition, un adversaire modeste et une chaleur accablante censée avantager les locaux. L’équipe de Javier Aguirre est dure comme du chien, faisant un sans faute en poules, sans le moindre but encaissé. Mais le mur va se briser. Mohamed Salah traverse la rencontre tel un fantôme, muselé par un chien de garde nommé Sifiso Hlanti. Le coup de grâce intervient à la 85e minute : Thembinkosi Lorch profite des largesses défensives pour renvoyer les Pharaons dans leur sarcophage. En une seconde, le vacarme du Caire laisse place à un silence de plomb (0-1).

Ce qui suit est peut-être pire que la défaite elle-même : le silence. Un silence lourd, absolu, effrayant. 75 000 personnes qui se taisent en même temps, c’est un bruit qu’on n’oublie pas. L’humiliation est telle que le « Roi » doit demander pardon à ses sujets le lendemain :

« Je suis très triste de notre sortie précoce… Nous espérions aller jusqu’au bout. Je remercie les supporters et j’espère que nous pourrons apprendre de nos erreurs. »

L’éternel recommencement

Les erreurs vont se répéter, comme si les Dieux du foot avaient pavé la voie de la défaite à leur envoyé. Le chef-d’œuvre a lieu deux ans plus tard, au Cameroun. Cette finale de 2021 face au Sénégal n’est pas une défaite : c’est un acte manqué. Le scénario est connu : match sans relief, l’Égypte de Carlos Queiroz qui serre les dents, tirs au but. Salah, en capitaine, demande à tirer en cinquième position. Il veut la photo du héros, le tir de la victoire. Un pari risqué, encore une fois plein d’insouciance. Il n’aura même l’occasion de le faire : Mohamed Abdelmonem et Mohanad Lasheen flanchent avant lui. Sadio Mané, son rival de toujours, ne tremble pas. Le Pharaon reste encore planté là, spectateur de sa propre fin, les mains sur les hanches, regardant son « frère » de Liverpool soulever le Graal qui lui était destiné.

Et le décor de cet acte final ne doit rien au hasard. Cette quête ultime se joue au Maroc, une terre qui a une résonance particulière pour l’enfant de Nagrig. C’est une anecdote oubliée, mais c’est ici que la légende a commencé à s’écrire. En décembre 2011, lors de la CAN U23, un tout jeune Salah (dix-neuf ans) éclaboussait le tournoi de son talent, qualifiant l’Égypte pour les Jeux Olympiques. Le jour où il était sacré Pharaon. Quinze ans plus tard, revenir triompher sur le sol de ses débuts ressemble fortement à un signe du destin. La boucle serait bouclée : le Maroc l’a vu naître, le Maroc pourrait le voir partir en légende.

À 33 ans, Salah court après l’éternité. Quatre pions dans la musette pour cette édition, dont ce but rageur dans le choc face aux Ivoiriens. Sans oublier cette libération, au bout des prolongations pour achever le Bénin. Avec ces quatre coups de griffe, le compteur affiche désormais onze réalisations en carrière. Le chiffre claque. Il résonne jusque sur le banc de touche, car c’est exactement le total de l’homme en survêtement qui s’agite le long de la ligne : Hossam Hassan. Le capitaine vient de rejoindre le sélectionneur aux Champs d’Ialou. Peut-être de quoi créer une pointe d’amertume chez le triple champion d’Afrique, qui était presque dans une guerre froide avec sa star mondiale. Désormais, ils se regardent dans les yeux. À bien des égards.


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