De retour dans le monde professionnel en 2023 après cinq ans de purgatoire, Os Belenenses jouent les premiers rôles en troisième division, toujours soutenus par leurs valeureux socios. Pourtant, leur destin a basculé le 1er juillet 2018. Immersion dans le folklore que nous propose trop souvent le football portugais.

Au lendemain de la défaite du Portugal face à l’Uruguay à Sotchi en 8e de finale de Coupe du Monde, c’est un autre événement qui attriste les supporters de Belenenses à l’entame de juillet 2018. Tout proche de la fameuse Tour de Belém, le club mythique de la banlieue de Restelo se trouve dans la tourmente depuis de nombreuses années, après une séparation unilatérale initiée par son actionnaire. Le foot portugais se retrouve alors orphelin d’un membre du “Club des 5”. Soit des cinq clubs à avoir glané le titre de champion du pays avec Benfica, Porto, le Sporting et Boavista, autre grand de Lusitanie dans une situation chaotique. Les larmes laissent alors place à la colère et cette période marque le début d’une guerre pour les tous les fans de Belenenses.

Créé en 1919, le club n’avait quasiment connu que l’élite jusqu’en 2010. En plus de trois coupes du Portugal et quelques matchs européens, leur fameux sacre aura lieu lors de la saison 1945-1946, se défaisant du Sporting de Peyroteo. Renvoyés en D2 en 2010, les pastéis de Belém mettront trois ans à se reconstruire pour accéder de nouveau à l’élite. Rapidement, le club est en proie à de nombreuses dettes, menant à ce qu’en 2012, les socios du club acceptent de passer le flambeau pour la modique somme de 500 euros. La SAD (penchant lusophone pour Société Anonyme Sportive Professionnelle) de Belenenses est alors rachetée à 51% par Codecity Sports Management, devenant actionnaire majoritaire, alors que le club était jusqu’ici géré par ses supporters. Malgré tout, les socios disposent d’une clause de rachat du club, activable entre 2014 et 2017. Enfin, sur le papier.

De l’Europe à la troisième division de district 

Au moment de son rachat, tout va pour le mieux du côté de Belenenses. Sixième de Liga Portugal en 2015, les banlieusards font une petite apparition en Europa League, la première de leur histoire. Quelques années de ventre mou suivront, avec un effectif et un staff en perpétuel mouvement, à tel point que personne ne se rappelle du passage de João Palhinha au club.

Pas loin d’être un joueur de Bordeaux. (Crédit photo : Joao Palhinha – Facebook)

Douzièmes en 2018, le club se maintient sereinement et s’apprête à reprendre une nouvelle saison, mais l’histoire du club va changer à jamais. Malgré une stabilité en Liga NOS et un parcours européen, les tensions ne cessent de s’alimenter entre le président du club, Patrick Morais de Carvalho et le président de la SAD, Rui Pedro Soares. Peu avant l’arrivée de Carvalho en 2014, Soares résilie unilatéralement le contrat de rachat, au nom d’une dette de 300.000 euros que le club lui devait, et évoque des raisons plutôt légères et hors sujet durant son plaidoyer : L’interdiction des signes distinctifs des supporters de Benfica par le club de Belenenses lors de leur réception nuit à l’équité sportive, au fair-play, et donc à notre club ” avait-il déclaré. Des motifs plus que vagues et sans lien apparent avec l’affaire, comme pour essayer de justifier son acte ensuite.

En réalité, l’investisseur souhaitait cette séparation pour faire main basse sur le club et éviter toute possibilité de rachat par les socios. Il saisit donc le TAS (Tribunal Arbitral du Sport) qui, contre toute attente, lui donne raison en 2017. Cela rend donc le contrat incluant le rachat signé en 2012 caduc, et permet ainsi à Rui Pedro Soares de prendre en otage le club. Diogo Barrote, 25 ans, socio du club depuis sa naissance, ne cache pas son amertume de l’époque.

C’était un choc, personne ne s’y attendait, nous étions désemparés. A ce moment-là, on ne pensait jamais pouvoir sortir de ce cauchemar. 

Diogo Barrote, socio de Belenenses

La saison 2018-2019 marque la scission définitive entre les deux entités. D’un côté, la SAD peut disposer de la structure du club, soit de l’équipe fanion toujours en première division après sa douzième place. Même si ce nouveau club est forcé de déménager, louant le Stade National du Jamor, à seulement cinq kilomètres de Belém. De l’autre, l’historique CF Os Belenenses garde son stade do Restelo, son écusson avec la Cruz de Cristo (croix du Christ) mais doit sportivement entamer son chemin de croix pour retrouver le haut niveau. Avec la foi, le club repart en troisième division du district de Lisbonne, dans le cœur du football amateur. Une fois n’est pas coutume, le club historique saisit les tribunaux, en raison du nom du club dissident trop ressemblant au leur (CF Os Belenenses SAD) et obtient gain de cause. Ainsi, la SAD se renomme alors B-SAD en mars 2019. Un nom de droïde tout droit sorti de Star Wars, qui s’accompagne d’un nouveau logo, orné d’un bouclier surmonté d’une tour avec la lettre B.

Un boycott général d’un côté, un soutien sans faille de l’autre

Malgré le remue-ménage, B-SAD maintient son entraîneur Jorge Silas pour la saison 2018-2019, ponctuée par une neuvième place honnête en championnat. De leur côté, Os Azuis do Restelo ont le luxe d’être soutenus par les supporters, qui continuent d’aller au stade pour voir le club historique. “ C’était inédit, personne n’imaginait notre club tomber dans la plus basse division du Portugal. De plus, on savait qu’il ne serait pas possible d’avoir deux Belenenses dans les championnats pros en cas de remontée rapide. Heureusement, nous avons gagné le procès contre la SAD, ce qui montre qu’il n’y a bien qu’un seul Belenenses, témoigne Diogo, que l’on surnomme O Pastel.” Etant donné que B-SAD n’a pu hériter que de l’équipe fanion, Os Belenenses ont gardé toutes les équipes jeunes. C’est donc sur cette base que l’équipe va compter pour remonter le plus vite possible avec une équipe très jeune, avec seulement huit joueurs ayant plus de 23 ans. Le nouveau départ de Belenenses est une réussite, le club monte au cinquième niveau, puis réussit la double montée en D4.

Les supporters n’ont jamais cessé de montrer leur soutien au vrai club. En 2018, B-SAD joue en prépa contre le Rayo Vallecano, et les espagnols arborent une banderole “Belenenses appartiennent à Belém”. À partir de ce moment, B-SAD s’est effondré.

Diogo Barrote

Dans l’élite, B-SAD ne brille pas mais évite la relégation sous les ordres de Petit, ancien international portugais. Le stade du Jamor n’en demeure pas moins vide. Doté d’une capacité de 38.000 spectateurs, le stade accueille en moyenne 3.000 supporters, ce qui est pourtant loin d’être la pire affluence en Liga. Un chiffre peu reluisant, tombant à une moyenne de 1.823 spectateurs lors de la saison 2021/2022.

Destins croisés, entre cauchemar et coup du sort

Ce manque d’engouement en tribunes se ressent sur le terrain. Petit est limogé en octobre 2021, l’occasion de faire son retour à Boavista. Un certain Filipe Cândido prend le relais, débauché de l’UD Leiria. Sans succès également, puisqu’il sera limogé à son tour le 9 janvier 2022, B-SAD étant à ce moment-là dernier avec onze points. Son fait de marque dans la capitale demeure peu glorieux, l’actuel coach du Paços de Ferreira étant sur le banc lors d’un triste événement ayant fait scandale au Portugal, la défaite 0-7 contre Benfica au Jamor. Alors que 13 joueurs de B-SAD sont touchés par le Covid-19, la ligue prend une décision inique : celle de ne pas reporter le match, et pire, menace de retirer des points a l’équipe qui ne se présente pas. Contraints d’aligner une équipe, seulement neuf joueurs sont présents sur la feuille de match. Deux gardiens de but, six défenseurs, et un milieu de terrain. Résultat sans appel : 7-0 à la mi-temps en faveur de Benfica. Au retour des vestiaires, trois joueurs de B-SAD se couchent par terre pour arrêter le massacre au plus vite. Dans les jours suivant le match, le quotidien sportif A Bola parle de « scandale » et la ligue change son règlement. Désormais, une équipe ne pouvant pas aligner treize joueurs au minimum n’est pas en possibilité de débuter le match, pour éviter de nouvelles controverses comme celles-ci. Après tout ce tumulte, B-SAD termine bon dernier du championnat avec 26 points, plongeant dans l’antichambre du football portugais.

 


(réaction de Bernardo Silva pendant le match : « Qu’est-ce que c’est que ça ? Je suis le seul à ne pas comprendre pourquoi le match n’a pas été reporté ?« )

 

Dans l’opinion publique, les médias et la ligue ont longtemps tenté de faire passer ce “faux club” pour le vrai Belenenses, question d’image. Cependant, les adeptos (supporters) étaient unanimes sur le sujet, comme le rappelle Diogo : “ Ils n’ont jamais cessé de montrer leur soutien au vrai club. En 2018, B-SAD joue en prépa contre le Rayo Vallecano, et les espagnols arborent une banderole “la lutte contre le foot business n’a pas de frontières, Os Belenenses appartiennent à Belém”. Peu à peu, les gens ont commencé à comprendre et B-SAD s’est effondré.”

Pendant ce temps, le club historique rate la montée de peu en D3 après la poule de play-offs. Cependant, le club accède tout de même à la Liga 3, suite au dépôt de bilan de Cova da Piedade. Os Belenenses sont donc repêchés et officialisent ainsi une quatrième montée consécutive.

Des tribunes aussi pleines en quatrième division, c’est sur que ce n’est pas en France. (Crédit photo : Site Internet de Belenenses)

Détesté par tout le Portugal, B-SAD n’empêchera pas sa descente aux enfers. Au terme d’un exercice 2022-2023 plus que compliqué, le club descend en Liga 3. En grandes difficultés financières, CodeCity ne peut plus assumer ce statut et doit déposer le bilan. Les fossoyeurs vont trouver une solution en fusionnant avec la SAD de Cova da Piedade, dans la banlieue sud de Lisbonne. Ainsi, le B-SAD et son président Rui Pedro Soares doivent repartir de la deuxième division du district de Setúbal. La même division que le club historique, cinq ans plus tôt.

De l’autre côté du Tage, Os Belenenses terminent quatrièmes de la poule sud de Liga 3. Après des barrages riches en émotions, le club du peuple finit premier du groupe, ce qui signifie une remontée en Liga 2. Cinq ans et cinq montées consécutives plus tard, avec le soutien de son président historique Patrick Morais de Carvalho, le vrai club du quartier retrouve le monde professionnel. Une victoire pour le football local. L’engouement est au rendez-vous en 2023 pour le retour du football professionnel au Restelo, mais cela ne suffira pas. En effet, les hommes de Mariano Barreto peinent à prendre des points et retournent malheureusement en D3 à la fin de la saison. De son côté, B-SAD végète dans les méandres du football amateur.

Belenenses outragé, mais Belenenses libéré

A l’été 2024, Os Belenenses repartent en Liga 3 avec des ambitions, et le font ressentir. Après une bonne première phase, le club joue de nouveau les play-offs de montée et sont confrontés à Paços de Ferreira en barrage pour accéder à la D2. Après un score de parité sur l’ensemble des deux matchs, les hommes de João Nuno craquent en prolongation face à l’équipe d’un certain… Filipe Cândido (ex-BSAD). Actuellement, le club tente de rallier le deuxième échelon et est sur une bonne dynamique grâce à une première place dans la poule sud de la Liga 3.

Dans le même temps, B-SAD ne finit plus de magouiller et annonce sa scission avec la SAD de Cova da Piedade, une de plus. Le club va de nouveau migrer, cette fois-ci 200 kilomètres plus à l’Est, pour fusionner avec le club de Portalegre, évoluant dans un championnat de six équipes pour la saison 2024-2025. Rui Pedro Soares déclare « que cela pourrait être facile de monter en D4 » dans ce mini-championnat, une des raisons pour laquelle il a posé ses valises à la frontière espagnole. Des paroles bien loin d’être prophétiques, puisqu’au terme d’une saison à dix matchs, le club réussit à rater la montée derrière l’Eletrico FC. Comme quoi, les décisions unilatérales et dénuées de tout sens, saupoudrées d’une touche d’arrogance, ne sont pas bénéfiques au bien d’une institution de football. Encore faudrait-il qu’elle existe.