On a toutes et tous déjà expérimenté une mauvaise nuit de sommeil. Parfois, ces réveils nocturnes laissent naître des idées de génie, des inspirations lumineuses abritées par un ciel noir ; et parfois, ils anéantissent nos efforts de la semaine, plongeant nos lendemains dans une morosité saturée de pessimisme. Ce trouble énergivore et maladif caractérise bien la saison de l’Atlético Madrid. Un comble pour des joueurs affublés du surnom d’artisans du matelas. Décryptage d’une inconstance chronique.

Les dernières semaines correspondent bien aux maux qui affectent l’Atleti. Larges vainqueurs du Barça 4-0 en demi-finale aller Copa, les Colchoneros se font massacrer quelques jours plus tard par les voisins socialistes du Rayo : 3-0. Un fait isolé ? Pas vraiment. La semaine d’avant, après avoir infligé une manita au Betis en déplacement à la Cartuja, l’Atlético voyait la vie en rose lors de la réception du même club andalou. Résultat : une performance insipide, et une défaite 1-0 à la maison. Une irrégularité qui s’est ressentie aussi lors des deux barrages face au Club Brugge, à la fin heureuse avec le triplé d’Alexander Sørloth. À ne rien y comprendre. On pourrait se dire que l’Atlético a le béguin pour la Coupe du Roi — nous y reviendrons plus tard — mais l’inconstance d’un club capable d’en passer cinq au Real ou de perdre à domicile face au petit poucet Bodø/Glimt lors d’un match décisif de Ligue des champions mérite d’être étudiée.

Le plus déroutant dans cette saison de l’Atlético n’est pas seulement l’écart abyssal entre deux rencontres, mais parfois son inconstance au sein du même match. Une première mi-temps maîtrisée, presque hypnotique, on en a vu. Un second acte proche de l’évanouissement, quelques-uns aussi. Comme si les matelassiers s’endormaient sans prévenir, rattrapés par une somnolence impossible à combattre. Ce fut le cas en début de saison face à l’Espanyol ou ce fameux revers contre le Betis. Cette incapacité à maintenir un état d’éveil permanent traduit une force mentale relative, étonnamment fragile pour une équipe bâtie sur la résilience et la haine de la défaite. À la première alerte, au premier but encaissé, à la moindre contrariété — comme un gosse qui se met à chialer quand sa maman lui dit d’aller se coucher — l’Atlético perd le fil de son rêve. Les lignes se distendent, la lucidité s’effrite et l’énergie s’évapore, laissant place à un football amorphe.

Sieste collective mais coma individuel

Cette fragilité mentale, le dernier rempart slovène Jan Oblak est sorti de sa cage pour venir en parler aux médias espagnols après la déroute contre le Rayo. « On dirait qu’on se laisse aller en championnat. On ne peut pas se permettre de perdre ce genre de matchs, pas en jouant comme ça. On ne peut pas choisir les matchs où l’on est fort. Il faut toujours se donner à fond et tout faire pour gagner. Je n’ai pas l’impression qu’on le fasse » Des déclarations qui ont sonné comme un réveil en sursaut, presque désabusé, pointant un manque de concentration, d’agressivité. Peut-être même un certain goût du luxe dans le choix des rencontres. Des mots rares, lourds de sens, qui témoignent d’un vestiaire peut-être conscient de ses propres absences.

On dirait qu’on se laisse aller en championnat. On ne peut pas se permettre de perdre ce genre de matchs, pas en jouant comme ça. On ne peut pas choisir les matchs où l’on est fort.
Jan Oblak, non-intermittent du spectacle

En réponse, Diego Simeone a haussé le ton comme souvent. Fidèle à son rôle de veilleur de nuit, le Cholo refuse d’évoquer un relâchement et invoque le manque de constance, l’exigence quotidienne, la nécessité de rester en alerte. Mais ces discours, autrefois suffisants pour réveiller des guerriers, semblent aujourd’hui perdre de leur efficacité sur les matchs à moindre enjeu. Cependant, pointer du doigt l’Argentin comme seul responsable serait facile, voire malhonnête. L’irrégularité prend également racine dans les performances individuelles. Certains joueurs semblent piégés, incapables de s’adapter au rythme et aux exigences d’un collectif dont les faits d’armes ne sont plus à prouver. Quand le match se verrouille et impose de faire le jeu et d’assumer une domination, l’Atlético s’éteint. Son manque de créativité saute alors aux yeux, et ces initiatives offensives deviennent mécaniques, rouillées, prévisibles.

Si certaines recrues donnent pleinement satisfaction comme l’expérimenté David Hancko ou la révélation Pubill en défense centrale, des joueurs comme Alex Baena ou Julián Álvarez, débarqués récemment et payés à coups de grosses liasses pour leur créativité, manquent d’inspiration. Censés apporter de l’intensité, de la projection ou de la personnalité, ils traversent la saison comme des insomniaques : présents sur le terrain, absents dans l’impact. Syndrome de la page blanche pour des artistes maintenant égratignés par ses propres supporters. Non pas que le talent manque, mais ils semblent inadaptés à un style bloqué entre deux époques. Un symptôme frappant : l’araignée tente même de tisser sa toile loin de sa surface de prédilection, espérant se rendre utile aux autres. L’Atlético souffre quand il doit devenir l’architecte du jeu, le marchand de sable. Créer des illusions n’a jamais été sa nature : il a toujours préféré les briser.

Julian Metalvarez. (Crédit photo : Atlético – Facebook)

Une autre recrue est victime de cet équilibre fragile : Johnny Cardoso. Ce joueur si brillant et constant au Betis, pour qui le projet de l’Atlético semblait correspondre à merveille, est vite devenu méconnaissable. Venu pour apporter son abattage au milieu de terrain, il peine à stabiliser une défense franco-française pourtant frileuse. Lui si vif la saison dernière, semble aujourd’hui si lent, embêté par le ballon et par les blessures. Un investissement de 24 millions d’euros qui pourrait s’avérer cauchemardesque.

Un conteur de grandes histoires

Mais cette année, celui présent depuis quinze ans déjà n’arrive jamais à trouver le système suffisant pour dormir les poings fermés. Défense à trois, à quatre, pressing haut ou bloc bas, possession ou transition : Simeone ajuste, teste, modifie. Souvent même en plein match. Mais à force de chercher la bonne position sur laquelle se tranquilliser, l’Atlético ne se repose jamais vraiment sur ses principes fondateurs. Le cholismo, autrefois si identifiable, semble renié par séquences, parfois même glissé sous le tapis. Ce football hybride, ni totalement pragmatique ni réellement dominateur, crée une sorte d’entre-deux inconfortable. Une dualité pouvant aussi bien apporter des points avec la manière, tout comme résulter en un non-match. Difficile de créer un équilibre avec des défenseurs adeptes de la ligne basse comme Clément Lenglet et Robin Le Normand, aux côtés de dynamiteurs infatigables comme Giuliano Simeone et Ademola Lookman. Or, une équipe sans automatismes est une équipe qui se fatigue vite, qui bâille au mauvais moment, … et qui finit par céder.

Cette saison de l’Atletico ne ressemble à aucune autre. Largués trop tôt dans la course au titre, les colchoneros n’ont pourtant jamais été aussi proches du graal en coupe du roi, un succès qui leur échappe depuis 13 ans. Un paradoxe de plus. Mais rien, ou presque, ne fait réellement consensus au sein du club. Entre une philosophie historique incarnée par Simeone et une direction sportive désormais incarnée par l’ex du Barça Mateu Alemany, les visions divergent, les lignes se distendent et le projet avance à tâtons. Les recrutements ne correspondent pas toujours aux exigences du Cholo, et le projet sportif semble tiraillé entre continuité et rupture. Un projet qu’Alemany entend bien révolutionner, lui qui aurait soufflé le nom de Marcelino aux dirigeants pour remplacer un Simeone qu’il tente de fragiliser.

Tant que ce désaccord profond persistera, l’Atlético continuera d’osciller entre rêves grandioses et réveils douloureux. Capable de sublimer les nuits d’Europe ou de Coupe, mais trop souvent somnolent dans le quotidien, le club reste prisonnier de son entre-deux. Et ses matelassiers insomniaques, incapable de choisir entre vieux réflexes et nouveaux horizons, resteront condamnés à ne jamais vraiment dormir, pour le plus grand dam de supporters, hélas, toujours trop rêveurs.


0 commentaire

Laisser un commentaire

Emplacement de l’avatar

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *