Vu du stade : Libourne FA 2024 – Niort St-Flo, le derby des morts-vivants

Published by Erwane El Boujjoufi on

Photo prise par Pierre Gonzalez

Samedi 24 octobre, 6e tour de la Coupe de France, stade Jean-Antoine Moueix. Deux anciens clubs professionnels liquidés puis reconstruits en Régional 2 se retrouvent pour un derby que la Région attendait depuis 2009. Un penalty, un golazo d’une ex-gloire du scapulaire, un arbitre sous les sifflets et une soirée qui se conclut aux tirs au but. 

Rédigé à Moueix, un samedi de Coupe de France qui n’aurait pas dû exister.

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À Moueix, les Libournais viennent surtout pour la Coupe de France, pour ces soirées où ce club de Régional 2 peut se rappeler qu’il a déjà été parmi les plus grands. L’affluence avoisine les mille personnes dans le stade. Les Libournais sont là, toujours fidèles aux soirées de Coupe. En face, l’inattendu : les supporters du Chamois Niortais St-Flo, qui ont fait les deux heures de route jusqu’à Libourne pour voir leur club renaissant. Le coup d’envoi est donné à 18 heures. Sur le papier, le match fait un peu triste, entre deux clubs ruinés qui rejouent aux étages du dessous, pourtant elle aura été lieu d’une très belle fête de football.

L’ambiance se prépare déjà avant le coup d’envoi, avec Gabriel Camman, l’ancien speaker des Girondins, qui chauffe le stade avant le match et à la mi-temps, avec une musique d’entrée faite à l’IA qui répète en boucle « allez les Libournais », et avec de nombreux ballons aux couleurs du club distribués aux supporters, bleu foncé, bleu clair et blanc, que tout le monde jette en l’air à l’entrée des joueurs. 

Deux morts-vivants qui se regardent

Aujourd’hui, tous deux entament leur résurrection, jouant dans la même poule de Régional 2. Forcément, Niort est premier avec douze points, son dauphin n’étant autre que les pingouins de Libourne, neuf points et un match en moins. Roland Beka, l’entraîneur libournais, a donné le ton avant la rencontre dans les colonnes du Résistant : « ce n’est pas qu’un match de Coupe, c’est un match de championnat avancé, contre un concurrent direct à la montée ».

Deux clubs qui étaient faits pour se croiser, et qui s’affrontent pour la première fois depuis 2009. La magie de la Coupe de France frappe à nouveau par le biais de son tirage, anticipant une rencontre opposant deux anciennes gloires du football français. Côté Libourne, c’est Roland Beka qui est sur le banc depuis la reconstruction du club en 2024 après cinq ans à Mérignac, le faisant monter deux fois d’affilée jusqu’à la Régional 2. Une opération commando passant par des joueurs comme Alexis Jemedi, attaquant de 32 ans, dix buts en sept matchs cette saison, et Cédric Yambéré, resté dans la région après un retour houleux aux Girondins de Bordeaux. En face, Niort doit aussi faire avec des anciens du monde professionnel comme son entraîneur Antony Gauvin, formé dans les Deux-Sèvres avant de passer par Saint-Étienne, Nice et Lorient. Vainqueur de la Coupe de France 2002 avec le club, il y est revenu cette saison comme entraîneur. « C’est mon club de cœur », confie-t-il, interviewé après la rencontre pour La Panenka. Sans oublier Kévin Mayi, ancien attaquant de Ligue 2 revenu dans l’Hexagone après un détour en Bulgarie et la Chypre du Nord.

Le grand Libourne ! ( photo prise par Pierre Gonzalez )

Un penalty, puis le néant 

Roland Beka avait annoncé une défense à cinq sur la feuille de match, mais Libourne joue en réalité en 4-3-3 avec Yambéré qui monte d’un cran dès que l’équipe a le ballon. C’est plus offensif que prévu, et ça montre que Beka est venu chercher la victoire. Libourne démarre bien. Dès les premières minutes, Maxime Viaud, le milieu offensif libournais, élimine son défenseur et lance Issam Kouhous, dont la frappe du gauche touche le poteau. Mais très vite, Niort part en contre, le gardien Yazid Mokhfi sort et accroche l’attaquant, et c’est penalty. Farouk Gacem le met sans trembler.

Ce penalty, Niort n’aurait même pas dû être en train de le tirer dans ce stade. Le Chamois Niortais a connu la Ligue 2 jusqu’en 2023, avant que le club échoue à faire valider son budget par la DNCG : rétrogradé en National 2 le 27 juin 2024, puis exclu de toutes les compétitions nationales le 1er août. Relégué en Régionale 3, le club centenaire ne survit pas à ses dettes, plus de trois millions d’euros héritées de l’époque professionnelle. Sans repreneur, l’association est liquidée par le tribunal de commerce de Niort, quelques semaines avant son centenaire. Le club est repêché par l’UA Niort Saint-Florent, qui reprend le flambeau sous le nom de Chamois Niortais St-Flo. Deux ans plus tard, il mène 1-0 à Libourne.

Pas loin de la clim. ( photo prise par Pierre Gonzalez )

Le stade est dépité au moment du but, mais « les Libournais ont l’habitude de concéder en premier en Coupe de France », comme me le dit mon camarade de tribune. À titre personnel, dégoûté, surtout que tout est allé tellement vite : on vient à peine de voir le poteau de Libourne que le penalty est déjà sifflé. S’ensuit des phases de possession pour Libourne qui a le ballon, mais n’arrive pas à trouver la faille dans les vingt derniers mètres. Viaud élimine encore un défenseur d’un contrôle orienté et sert Alexis Jemedi, dont la frappe enroulée passe tout près du poteau. Le meneur de jeu est au four et au moulin, auteur ensuite d’un coup-franc du gauche nécessitant un très bel arrêt. Yambéré manque aussi une tête dans les arrêts de jeu et doit rentrer mené au vestiaire. Sévère.

Le golazo, puis l’arbitre 

Libourne revient des vestiaires avec un visage encore plus positif et il ne faut que deux minutes pour que Viaud, encore lui, déborde sur le côté gauche et centre. Kouhous laisse filer le ballon entre ses jambes pour que Cédric Yambéré le reprenne en pleine lucarne et égalise. Le stade Jean-Antoine Moueix explose devant cette frappe, soulevé aussi par l’idée que des anciens pros portent la bannière girondine. Ce but a un goût particulier pour Yambéré : son club formateur, les Girondins de Bordeaux, vient d’être rétrogradé en Régional 1. « C’est triste pour la région », dit-il, lui qui a connu Anfield en Ligue Europa avec Bordeaux avant de se retrouver ici, avec Libourne. « Tout a une fin », résume-t-il.

La classe de Cédric Yambéré ! ( photo prise par Fems edition )

Tout le stade se lève et crie face à la course de Yambéré devant toute la tribune pour nous remercier, avant d’aller prendre dans ses bras les joueurs et le staff. Puis ce même stade se retourne contre l’arbitre. Chaque décision, parfois évidente, se voit copieusement sifflée et insultée. Mon voisin de tribune, partenaire du club et ami du président Philippe Céna, me dit que « les erreurs d’arbitrage s’accentuent en seconde période », et il n’est pas le seul à le penser au vu des réactions du public. Même lorsque Libourne obtient un corner, les protestations continuent dans une certaine confusion.

À la 63e, Roland Beka change trois joueurs : Kouhous, Viaud et Rémy Couterry sortent, Baptiste Champagne, Naël Berkouch et Esteban Pion entrent. Ce vestiaire que Beka réorganise, c’est celui qu’il reconstruit depuis mai 2024. L’histoire de Niort, sa liquidation, sa renaissance sous une autre maison, a été largement racontée dans la presse. Celle de Libourne, beaucoup moins, alors qu’elle s’est jouée à quelques mètres de chez moi. Le club a connu la Ligue 2 sous le nom de Libourne-Saint-Seurin entre 2006 et 2008, avant de glisser jusqu’à la N2, alors appelée CFA. Dès mars 2024, les joueurs et les salariés du FC Libourne, en National 2, ne touchent plus leur salaire. Le président démissionne, et le club est placé en cessation de paiement devant le tribunal de Libourne. Le 28 mai 2024, la DNCG sanctionne le club d’une rétrogradation administrative en National 3. Le 19 juin, en assemblée générale, le nouveau président Mondheur Mahdi annonce le dépôt de bilan : un déficit d’environ 450.000 euros. Faute de garanties financières suffisantes, le club est même rétrogradé une seconde fois, direction le District. Libourne repart de la Départementale 1 après que l’association ait été dissoute à l’été 2024, sous un nouveau nom : le Libourne Football Association 2024. C’est dans ce club remis à zéro que Beka prend le banc, lui qui sort de cinq ans à Mérignac, et le fait monter deux fois d’affilée, du District jusqu’à la Régional 2, en deux saisons seulement, jusqu’à ce samedi de Coupe de France.

Interview sur l’avenir de Libourne avec le directeur sportif. 

Dans le dernier quart d’heure, Baptiste Champagne, tout juste rentré, place une grosse frappe qui passe juste à côté, et Alexis Jemedi, seul au second poteau, rate une occasion immanquable. L’impatience gronde dans les tribunes, du style « putain, t’as pas le droit de faire ça ! ». Déjà chauffé à bloc, un chant « aux armes » monte et tout le stade répond, on sent l’ambiance d’une belle rencontre que les supporters attendaient. Quitte à envoyer des munitions en direction de l’arbitre qui se fait insulter, les Niortais sont sifflés à chaque ballon, et ça ressemble à ce qu’on attend d’un match de Coupe de France de niveau Régional. L’avantage du terrain se sent à chaque action : quand Libourne marque, ça hurle et ça tape sur des objets en métal qui résonnent dans tout le stade, quand l’adversaire marque c’est muet, avec un peu de bruit côté Chamois, et quand Libourne rate, c’est l’effet inverse.

La fin d’une belle histoire

Direction les tirs au but, que Libourne connaît bien puisqu’ils en ont gagné deux de suite, à Feytiat puis contre Cadaujac (à chaque fois 5-3). Alors que Niort ouvre le score, Jemedi, qui avait déjà raté une énorme occasion, manque son tir au but. Avant le troisième tir, l’arbitre donne un jaune au gardien niortais pour anti-jeu, et Dupouy rate le sien pour Niort en guise de karma. Cheikh Tidiane Diakhaté passe en dernier pour Libourne et rate lui aussi : les Chamois l’emportent 4-3.

 

Libourne sort de la Coupe avec beaucoup de regrets parce que l’équipe aurait pu, et même dû, gagner dans le temps réglementaire. Les supporters niortais, muets presque toute la soirée sauf sur le penalty et pendant les tirs au but, chantent à la fin du match « qui ne saute pas n’est pas niortais », et leurs joueurs vont les remercier. « Ça tombe de l’autre côté », dira Yambéré après la séance. Du côté des locaux, on salue le buteur, surtout vu comme l’homme qui fait tourner le milieu libournais, défendant la maison avec les moyens du bord.

Libourne est éliminé, mais pendant 95 minutes deux clubs qui ont failli disparaître ont rempli un stade et ont livré un vrai match de Coupe de France. Niort a payé l’addition la plus lourde : une liquidation pure et simple, plus de trois millions de dettes, un club centenaire reparti de zéro sous un autre nom. Libourne s’en est sorti avec une rétrogradation administrative et un déficit dix fois plus petit, et le prouve sur le terrain : deux montées en deux saisons. Niort passe, mais il n’a que trois points d’avance en championnat et Libourne a un match en moins : ce 1-1 a montré que Libourne pouvait rivaliser avec le leader, et on le saura vite, à Moueix le 28 novembre puis à Niort le 10 avril. Le derby de la Coupe est joué, ceux de la montée restent à jouer.