Sensation de la FA Cup après son exploit contre Crystal Palace (2-1), Macclesfield a marqué son retour dans le paysage anglais. Autrefois adepte du football professionnel, le club du nord de l’Angleterre a essuyé une disparition complète de son entité. Son retour sur le devant de la scène n’aurait pourtant jamais pu se faire sans une gueule de bois de son propriétaire.

Il faut le reconnaître, une coupe n’a plus grand intérêt sans son épopée annuelle. Cette petite équipe venue d’un coin reculé qui se met à terrasser de plus grandes écuries au fil des semaines. On peut même dire qu’aujourd’hui, c’est ce qui fait le charme de ces compétitions, vouées à souvent répéter des affiches entre clubs de l’élite. Le pays vit de ces petits poucets. Malheureusement, l’année aura été très peu généreuse en France, aucun club semi-professionnel ne dépassant le stade des seizièmes de finale. Ce, malgré les ambitions de Bayeux ou de Chantilly. Alors il faut regarder plus loin. En Espagne, où Albacete atteint les quarts de finale de la Copa en sortant le Real Madrid. Au Portugal, où Fafe (pensionnaire de Liga 3) sort Braga avant d’affronter Torreense pour une demi-finale unique. Ou encore en Angleterre, alors que les Stags de Mansfield viennent de sortir Burnley sur un coup-franc exceptionnel de Louis Reed.

C’est d’ailleurs au Royaume-Uni que l’on a vécu la plus belle histoire de l’année. Crystal Palace, tenant du titre marquant de la FA Cup devait soigner son entrée en lice face à Macclesfield. Soit une petite ville du Cheshire dont est originaire Peter Crouch, et dont le club végète au sixième échelon du football anglais. Pendant que Marc Guehi et Oliver Glasner se disputeront une dernière fois, le petit club du nord frappera à deux reprises. Une tête du capitaine Paul Dawson, travaillant dans une usine de bougies, puis un but digne du shithousery avec trois contres favorables pour finir sur le talon d’Isaac Buckley-Ricketts. Les jeux sont faits. La réduction de l’écart de Yeremy Pino n’y changera rien. Macclesfield décroche une qualification presque unique dans le football outre-Manche. La première fois qu’une équipe amateur sort un tenant du titre en FA Cup depuis les Wolves contre… Crystal Palace, en 1909. Moss Rose et ses 5.000 spectateurs envahissent le terrain, comme la tradition le veut. Le propriétaire Robert Smethurst fond en larmes sur la pelouse. Il comprend à cet instant que cette victoire vaut pour toutes ces années de galères. Pour lui, comme pour le club.

Very Bad Trip

Car si la ville n’a jamais vu au-delà de la troisième division, Macclesfield n’est pas non plus une terre inconnue du cuir. Parmi les clubs les plus anciens du royaume (fondé en 1874), Macclesfield Town a pendant longtemps roulé sa bosse à l’ombre du football professionnel. Que ce soit durant les années 90 sous la houlette de Sammy Mcllroy, grand nom du Man United des seventies ou la décennie suivante à s’adapter dans un monde qui se professionnalise. Sans grand succès. Faisant le yo-yo entre quatrième et cinquième division, le club s’enfonce entre retards de paiement, boycott de matchs et retraits de points. La pandémie de coronavirus n’arrangeant rien, le club se verra retirer dix-sept points lors de la saison 2019-2020, synonyme d’une énième descente. Après la fuite pour Ibiza de l’homme d’affaires Amar Alkhadi, qui prenait la fâcheuse habitude de vider les comptes avant de les voir gelés par la banque, le club fera banqueroute le 16 septembre 2020. À ce jour, personne ne pouvait essuyer les 500.000 livres de dettes. Et ce malgré l’effort du « supporter’s trust », le fond monétaire des fans, qui avait filé près de 15.000 livres à leur équipe chérie. Certains craignaient que le club pouvait suivre Bury, habitué de la League Two condamné à la disparition l’année précédente, et ils avaient vu dans l’avenir.

À cette époque je buvais beaucoup pour oublier, et c’est vrai que je ne me souviens pas de l’avoir acheté. Je me suis souvent dit que j’aurais dû prendre le kebab dans lequel je me trouvais à la place.

Rob Smethurst, heureux propriétaire

Non loin de là, un entrepreneur local se remet d’une gueule de bois légendaire. Après une beuverie de quatre jours, Rob Smethurst reçoit un coup de fil de son meilleur ami : le club de la ville est à vendre. Le lendemain de cuite coûtera cher, puisqu’il décide de poser l’argent nécessaire. Pourtant, Rob Smethurst ne se souvient même plus de son acquisition : « À cette époque je buvais beaucoup pour oublier, et c’est vrai que je ne me souviens pas de l’avoir acheté. Je me suis souvent dit que j’aurais dû prendre le kebab dans lequel je me trouvais à la place. », révélait-il dans un podcast à la BBC. Preuve que l’argent ne fait pas le bonheur, Smethurst avait touché le jackpot après avoir vendu pour vingt millions de dollars une application qu’il avait développé, facilitant le transport de véhicules. Le début d’une perte de contrôle et d’une addiction à l’alcool qui le mènera à cet achat compulsif. Avec ce choix irresponsable au premier abord, le nouveau propriétaire a une opportunité de rêve : laver l’honneur de sa ville, tout en combattant ses démons. Quatre ans plus tard, on peut dire qu’il ne regrette plus cette nuit où sa vie a changé : « Même si c’était l’une des choses les plus folles, ridicules et stupides que j’ai jamais faites dans ma vie, cela s’est avéré être la meilleure décision que j’ai prise. ».

Les Silkmen repartiront du bon pied lors de la saison 2021-2022, rétrogradés en neuvième division. Problème : en plus d’acheter des clubs de football sur un coup de tête, Rob Smethurst n’est pas un grand passionné de football. Un simple amateur de la discipline, auquel il n’y connaît pas grand-chose. Pour corriger cela, l’aspect sportif de ce phoenix club sera la responsabilité de Robbie Savage, ancien international gallois connu pour son excentricité et ses cartons jaunes par douzaines quand il foulait les pelouses de Premier League. Mais son aura d’ancien professionnel ne l’empêche pas d’affronter un stade entier à retaper ainsi que les difficultés pour trouver des joueurs volontaires pour monter sur cette galère. Lui aussi au départ, vivra cette expérience comme le mythe de Sisyphe : « Il y a un nouveau problème tous les jours dans ce club. Mais au final, quand on gagne, quand on voit des enfants sourire sur le terrain, des gens profiter du bar ou de la salle de sport que nous avons construit… on regarde ça avec fierté. »

Des victoires, il y en aura beaucoup, au point d’enchaîner trois montées en quatre saisons, et d’être revenu en National League North, premier échelon semi-pro. D’abord entraîné par la légende locale Danny Whittaker, une instabilité se traîne pour le poste de coach. Puisqu’il était déjà présent à chaque match sur la ligne de touche, c’est Savage lui-même qui sera sur le banc de Macclesfield pour la saison 2024-2025. On n’est jamais mieux servis que par soi-même après tout. Mais au-delà d’une ligne sur le CV, il ne faut pas négliger son boulot pour mettre en place un vrai système au sein du club avec une académie, des équipes féminines ainsi que des terrains à la portée de tous. « En 2021, nous n’avions pas le moindre joueur sous la main. Un an plus tard, il y avait près de 700 licenciés, dont 50 gamines au sein de l’Académie. C’est fantastique à voir ! », se félicitait alors Savage. Fort de ce succès, les écolos de Forest Green compteront sur lui pour faire repousser des graines par la suite.

Des larmes de désespoir aux larmes de joie

Après avoir perdu son bâtisseur, le proprio continue dans sa lignée d’attirer des têtes bien connues du paysage anglais. C’est pourquoi à l’été 2025, Macclesfield ramène un enfant du club en la personne de John Rooney. Un ancien milieu offensif pas maladroit avec le cuir, tout comme l’était son frère Wazza. Le tout en compagnie de Francis Jeffers, espoir déchu d’Everton puis Arsenal. Épaulé par des anciens de la formation de Manchester United à l’image de D’Mani Mellor ou Cameron Borthwick-Jackson, le promu tient la cadence sans trouver de régularité. On peut dire cependant que le club passe la vitesse supérieure à compter du 10 décembre dernier, lors d’un nul arraché à King’s Lynn par l’aval de son ailier Ethan McLeod. Le malheureux mourra huit jours plus tard d’un accident de voiture, alors qu’il n’avait que 21 ans. Ses coéquipiers verront sa Mercedes blanche sur le bas-côté, en rentrant d’une victoire à Bedford.

Dans cette ambiance morose, chacun au sein de l’équipe a su trouver la force de rebondir. Preuve en est avec cet exploit contre Crystal Palace. Au coup de sifflet final, toute personne se trouvant au stade avait une raison de pleurer. Wayne Rooney, au micro de la BBC, eut des larmes en voyant son propre frère sous le feu des projecteurs. Les supporters pouvaient y voir la renaissance de leur équipe après une décennie dans les enfers. Les joueurs pleuraient pour relâcher la pression, en l’honneur de leur ami. Enfin, Rob Smethurst s’est assuré cet après-midi-là qu’il n’avait pas fait tout cela pour rien. Ces jours de beuverie au fond du trou, cet abîme qui se présentait devant lui au fil des semaines. Tout cela n’est que de l’histoire passée. Dans l’euphorie, il déclarera à la presse qu’il « pourrait très bien finir à Ibiza dès ce soir », sans pour autant vouloir croiser l’ancien propriétaire du club. Et si l’euphorie ne continue pas davantage à la réception de Brentford, autre écurie en vogue de Premier League, ce ne sera pas un drame shakespearien. Car après avoir traversé tant d’épreuves pour remettre le club sur les rails, on dira toujours que le chat du Cheshire sait retomber sur ses pattes.


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